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lundi 3 mars 2014

Entretien à l'Hebdo 39

Jean-Philippe Huelin est professeur d’histoire-géographie au lycée Jean-Michel de Lons-le-Saunier. Ancien responsable national du MRC (Chevènement), il fut membre du Parti socialiste dans le Jura pendant six ans (2006-2012) et candidat à l’élection cantonale de Moirans-en-Montagne en 2011. Par ailleurs, co-auteur de deux essais politiques, « Recherche le peuple désespérément » (François Bourrin éditeur, 2009) et « Voyage au bout de la droite » (Mille et une nuits, 2011), il est aujourd’hui sur la liste de Jacques Pélissard à Lons-le-Saunier. Explications… 

Sur les réseaux sociaux, certains de vos (ex ?) amis crient à l’opportunisme et pensent que c’est un règlement de compte contre les dirigeants socialistes jurassiens. Un communiqué de premier secrétaire fédéral du PS précise qu’ « aucun autre candidat présent sur une autre liste ne peut se prévaloir d’appartenir à notre famille politique. » Que leur répondez-vous ? 

J’ai été formé à la politique par Jean-Pierre Chevènement. L’idée que je me fais donc de l’engagement politique est charpentée par son modèle. Je ne crains ni de déplaire, ni de prendre mes distances avec ceux dont je suis proche si je juge qu’ils s’égarent. Or le PS jurassien s’égare et tous ceux que je considère encore comme mes amis, malgré leurs critiques parfois acerbes, le savent très bien. J’aurais aimé ne pas être le seul, ou presque, à le dire au sein du PS jurassien. Je n’ai pas été entendu, j’en ai tiré les conséquences mais mes camarades ne peuvent pas dire qu’ils n’ont pas été prévenus… 

Quitte à choquer ou surprendre, je me sens humainement et moralement plus proche du maire de Lons que du président du Conseil général et de ses suiveurs. Mais ce n’est pas en ma qualité de socialiste (non membre du PS) que Jacques Pélissard a fait appel à moi, il se moque des étiquettes et me reconnait une certaine valeur qui ferait de moi un élu en mesure d’apporter quelques chose à la collectivité. Sa confiance m’honore. 

Mais votre attitude est une trahison pour la gauche ? 

Parce que financer avec de l’argent public une compagnie low cost comme Ryanair qui exploite ses salariés et se fait condamner par la justice française pour travail dissimulé, le tout pour permettre aux plus aisés de partir en vacances au soleil pas cher alors que les plus modestes galèrent pour se chauffer ou pour trouver un emploi, c’est être de gauche ? Parce que préparer un pont d’or à Leclerc qui écrase les petits producteurs et cannibalise le petit commerce, pour faire sortir de terre au Rocher une zone commerciale de plus, inutile économiquement et dévoreuse de surface agricole, c’est être de gauche ? 

Il a les paroles et il y a les actes. Jugeons les responsables politiques sur leurs actes. Il faut sortir de l’envoutement des étiquettes électorales qui ne veulent rien dire, surtout dans le Jura ! Quand un militant de gauche, sincère, en est à défendre l’imposture et l’incompétence au pouvoir sous prétexte que l’élu est « de gauche », c’est vraiment inquiétant ! Je compte sur la clairvoyance des électeurs lédoniens pour faire la différence entre la vraie et la fausse monnaie. Comme les Jurassiens, je préfère « les faiseurs aux diseurs ». Selon moi, Jacques Pélissard est un « faiseur », je laisse les « diseurs » à leur fiel et à leurs bassesses. 

Je veux pourtant rassurer mes amis qui s’inquiètent pour moi. Je ne rejoins pas un candidat UMP. Je n'épouse pas toutes ses idées. Indépendant je suis, indépendant je resterai. Ma liberté n’a pas de prix n’ayant pas besoin de la politique pour vivre. 

Comment s’est effectué votre rapprochement avec Jacques Pélissard ? 

Jamais je n’ai projeté de devenir conseiller municipal à Lons ! Jacques Pélissard a pris contact avec moi. Nous nous sommes vu à plusieurs reprises, nous avons longuement échangé et nous avons constaté, avec une certaine surprise, nos convergences sur l’avenir du Jura et du bassin lédonien en particulier. Comme lui, je crois en la nécessité de construire des majorités d’idées. J’ai donc fait le choix de saisir sa main tendue. 

Politiquement, je lui sais gré de ne pas avoir succombé à la droitisation de l’UMP. Il est resté gaulliste dans la mesure où il privilégie l’intérêt général sur les intérêts partisans. C’est ce qu’il fait en tant que président de l’Association des Maires de France où il ne s’est jamais laissé instrumenter à des fins partisanes. 

C’est ce qu’il a fait à Lons où il a su s’appuyer sur une réalisation de l’équipe précédente (menée par un maire communiste), je veux parler du restaurant municipal, pour en faire une référence nationale. Cette réussite repose sur la confiance qu’il a su tisser avec un élu écologiste, Jacques Lançon, et les résultats sont là : assainissement des zones de captage d’eau, soutien aux producteurs et aux produits bio, regain des circuits courts. 

Je veux aussi parler de la médiathèque-cinéma pour laquelle il a eu l’intelligence de suivre les conseils avisées de Christiane Ayats qui, elle aussi, fut brocardée par certaines personnes « de gauche », mais qui a la fierté d’avoir œuvré dans l’intérêt des Lédoniens. 

Que voulez-vous apporter à la vie politique locale ? 

Ma contribution vise d’abord à démontrer que l’on peut se retrouver, par delà des divergences nationales qui demeurent, pour les transcender et agir localement. 

Notre démocratie est en crise. La nation, socle de cette démocratie, a été attaquée par l’alliance du marché et d’une idée européenne dévoyée en technostructure néolibérale. Leur ayant abandonné les leviers de commande de l’Etat, les représentants du peuple ont vu leur crédit largement amoindri. Aujourd’hui, la défiance entre le peuple et ses représentants est de plus en plus inquiétante or seuls les élus municipaux conservent cette confiance nécessaire à la stabilité de notre République. C’est donc par les communes et les intercommunalités, ces petites Républiques, ces briques de base de la démocratie, que l’on pourra reconstruire une démocratie assainie et revivifiée. 

Pour Lons-le-Saunier, j’ai fait des propositions à Jacques Pélissard qui seront sans doute en partie reprise dans le programme de la liste. L’idée générale de tout ce que nous entreprendront devrait être de partir de nos acquis, de compter sur nos propres forces pour inventer un avenir désirable et plus humain. Je ne crois pas aux projets « soucoupe-volante », comme celui d’Eco-parc au Rocher, qui arriveraient du ciel et résoudraient toutes nos difficultés. C’est de la poudre aux yeux, ce n’est pas sérieux ! C’est aussi contre cette politique de l’esbroufe que je me suis entendu avec lui. 

Il est plus que temps que les personnes de bonne volonté se rassemblent pour l’avenir du Jura. C’est la mission que nous nous sommes assignés avec mon camarade Arnaud Deborne. C’est à cela seul que je veux travailler.

Hebdo 39

vendredi 25 janvier 2013

Interview pour l'hebdo du PS du Finistère


Vous pouvez lire la totalité de ce numéro de "Cap Finistère" ici

mercredi 16 janvier 2013

« La gauche a tourné le dos aux ouvriers ! »

Vous venez de publier, pour la fondation Jean-Jaurès, une note intitulée "où en est le vote ouvrier ?". Avec la désindustrialisation et, parallèlement, le développement des services, la classe ouvrière a diminué, mais elle a aussi changé. Qui sont les ouvriers aujourd'hui ?

Le monde ouvrier a beaucoup changé. Il est loin de l’image d’Epinal que l’on peut encore s’en faire, loin du film « Faubourg 36 », loin des ouvriers de la « forteresse Billancourt ». Les ouvriers sont aujourd’hui plus qualifiés et travaillent dans des entreprises de plus petite taille. Ils sont moins souvent métallos, sidérurgistes ou ouvriers agricoles, plus souvent manutentionnaires ou chauffeurs de poids lourds. Les collectifs de travail se sont érodés, la syndicalisation moins forte, l’ouvrier est devenu « opérateur », la chaîne est devenue la « ligne ». Le travail s’est individualisé comme les rémunérations. En réalité, si beaucoup le croit disparu, c’est parce que l’ouvrier a perdu en « visibilité sociale ».  

Pourquoi cette perte de visibilité ?

Notons d’abord que le nombre d’ouvriers à certes un peu baissé depuis la fin des années 1970 (un peu plus d’un million d’ouvriers en moins) mais ils restent près de 6 millions et l’augmentation du nombre d’employés a largement compensé cette perte. A leur perte de visibilité, il y a d’abord des raisons économiques, liés aux transformations du processus de production avec le déclin de la grande industrie tayloriste mais aussi une perte de statut dans une mondialisation libérale qui précarise la production (le développement des CDD et de l’intérim pèse surtout sur les couches populaires). Il y a une raison essentielle, à cheval entre l’économique et le culturel, qui est l’éloignement entre lieux d’habitation et de production. Les ouvriers ne sont plus les « sentinelles de l’usine », ils ont leur voiture, ils habitent loin, parfois très loin de leur lieu de travail et cet éloignement vers des espaces où l’immobilier est moins cher n’est pas toujours voulu. Ils se sont « dilués » dans l’espace. Il y a enfin des raisons politiques. La « gauche officielle » a tourné le dos aux ouvriers, depuis 1983 pour trouver une date symbolique. Le prolo est devenu un affreux jojo pour l’intello de gauche parisien, entre « Dupond Lajoie » et le bœuf de Cabu. Bref, il ne compte plus, il n’a plus les valeurs de la gauche officielle comme l’a théorisé « Terra nova ».  

De quelle "gauche officielle" parlez-vous ? S'agit-il du Parti socialiste et rejoignez-vous l'économiste Bertrand Rothé lorsqu'il affirme que le PS a "tourné le dos à la classe ouvrière" ?

Je parle du Parti Socialiste mais aussi de la gauche intellectuelle sociale-démocrate qui a validé le mythe de la « classe moyenne » comme dépassement de la lutte des classes. On en arrive aujourd’hui à avoir 64% des Français gagnant moins de 500 euros par mois qui se classent parmi la « classe moyenne » et un ministre socialiste qui avoue n’avoir jamais cru à la lutte des classes… En ce sens je partage entièrement l’analyse de Bertrand Rothé.  

A propos de lutte des classes, vous évoquez dans votre note une "après-conscientisation de classe". De quoi s'agit-il ?

C’est la mission historique que ce sont donnés les socialistes que de conscientiser les ouvriers. Par delà les grands événements du XXe siècle, la gauche française est parvenue à capter environ 70% du vote ouvrier à la fin des années 1970. Cet alignement du vote ouvrier sur la gauche est le fruit d’un patient travail collectif qui n’a pas résisté à l’exercice du pouvoir par les socialistes au cours de la décennie 80. Aujourd’hui, la conscience de classe a disparu, les ouvriers n’accorent quasiment plus de prime à la gauche aux élections.  

Est-ce en cela qu'on peut dire, comme vous en émettez l'hypothèse, que les ouvriers se sont droitisés ? Commet cette droitisation se manifeste-t-elle ?

 Le concept de « droitisation » est assez ambigu. Il faut d’abord dire que le vote ouvrier s’est déplacé de la gauche vers la droite (hors Front national). C’est un fait qui s’observe très facilement en regardant les résultats des élections depuis 1988 ; le déplacement est de plus de 15 points. Il y a en sus la montée en puissance du vote ouvrier pour le FN qui est un fait établi. Pour autant, il y a aussi une notion idéologique au terme de « droitisation », les valeurs des ouvriers se rapprocheraient de celles des partis de droite. Cette allégation-là est beaucoup plus discutable, surtout pour les générations récentes d’ouvriers qui partagent assez largement avec leurs contemporains un certain libéralisme culturel. Sur le front des combats sociaux, les ouvriers restent en pointe ; ils ne sont pas devenus des adeptes du libre-échange ni de la dérégulation des marchés… En réalité, les ouvriers sont demandeurs de protections (économiques, sociales, nationales, culturelles) et force et de reconnaître que les droites se sont mieux positionnées sur ce terrain que la gauche. La gauche ne proposent pas ici d’alternatives aux discours de droite, elle refuse le débat, elle a fait du libéralisme l’alpha et l’oméga de son programme comme de son action signant la victoire (provisoire) de la stratégie Terra Nova.  

Justement : durant la campagne présidentielle de 2012, le candidat Mélenchon a tenu un discours très antilibéral sur le plan économique. Pourtant, son score chez les ouvriers n'est pas meilleur que celui de candidate communiste en 2007. Pourquoi ?

Parce que Mélenchon voit le peuple avec les yeux d’un homme des années 30, au mieux des années 60 ! Son discours social est certes très sympathique aux oreilles du professeur de collège qui n’a pas oublié qu’il est issu du monde ouvrier mais il ne passe pas si bien chez les ouvriers qui ne lui donnent presque pas de préférence (seul l’IFOP le place à 18% des ouvriers, les autres instituts le place au même niveau que dans le reste de la population). Laissons-lui tout de même le bonus d’avoir porter le fer avec le Front national avec un certain succès dans certains anciens bastions ouvriers où la gauche avait perdu toute boussole. Néanmoins, et malgré tout ce qu’il peut dire, son score chez les ouvriers est décevant. Il est beaucoup moins bon que celui de Georges Marchais en 1981 qui talonnait François Mitterrand dans cette catégorie si symbolique pour la gauche. Il n’a pas réussi car il ne répond pas aux préoccupations des ouvriers d’aujourd’hui. Son positionnement sur l’Union européenne et l’euro est flou. Son « grand cœur » à l’égard de l’immigration inquiète. Enfin, il semble plus s’adresser aux classes moyennes du secteur public, plus protégées, qu’aux classes populaires. Son incapacité à prendre en compte l’insécurité culturelle ressentit par l’électorat populaire lui a été préjudiciable.  

En somme, ni le PS ni Mélenchon ne parviennent, pour l'instant, à séduire l'électorat ouvrier. Quelles sont, selon vous, les conditions pour y réussir, notamment en vue des élections locales de 2014 ?

Si l’austérité permettait de réduire le chômage avant les élections locales de 2014, comme le Président de la République et le gouvernement le prédisent, il y aurait peut-être des résultats. Comme presque tout le monde, je n’y crois guère ; de même je ne pense pas que les grandes réformes sociétales favorisent un tant soit peu la confiance des ouvriers pour le gouvernement. Je rappellerais au passage que selon le dernier baromètre politique TNS-Sofres de décembre, le président de la République ne recueille que 28% de confiance chez les ouvriers soit 35 points de moins depuis son élection ; le premier ministre est à 19% ! Le chemin risque d’être long… On parlera du Front national qui pourrait amplifier sa progression chez les ouvriers mais les élections locales ne sont pas les meilleures pour le FN. Je crains que ce soit l’abstention qui l’emporte alors que traditionnellement, les élections municipales sont, avec l’élection présidentielle, l’élection la plus populaire. Je remarque que les ouvriers étaient 30% à s’abstenir au premier tout de l’élection présidentielle de 2012 contre 20% pour l’ensemble de la population. La démocratie sans le peuple est une option qui devient de plus en plus acceptable pour nos élites politiques. Cette évolution présente un risque bien négligé pour notre démocratie.

lundi 22 octobre 2012

Interview dans le Journal du Centre (rectificatif inclu !)


Rectificatif : 

L’interview ayant eu lieu par téléphone, quelques erreurs de compréhension de la journaliste se sont glissées dans cette interview :
  • Le parti communiste incarnait le vote ouvrier. Les ouvriers votaient à plus de 60% à gauche en 1978.
  • La question de la représentation politique se pose plus particulièrement pour les ouvriers. Les hommes politiques parlent des ouvriers au moment des élections mais peu (voire pas) d’ouvriers accèdent aujourd’hui aux mandats politiques.
  • Le monde ouvrier représente 27% de la population active.
  • Malgré les poncifs médiatiques sur « le vote ouvrier pour Sarko », Ségolène Royal a commencé dès 2007 la reconquête du vote ouvrier après l’échec de Lionel Jospin en 2002 (11% du vote ouvrier).
  • Il y a bien une droitisation du vote ouvrier (le vote à droite, FN exclu, grimpe de 19 points entre 1988 et 2007).
  • Le vote FN n’est plus qu’un simple vote de protestation. Il devient un vote d’adhésion aux valeurs défendues par Marine Le Pen.
  • Le poids du parti communiste donnait une représentation au monde ouvrier et la « société communiste » pouvait apparaitre comme une protection y compris pour les ouvriers ne votant pas pour le PC.
  • La reconquête du vote ouvrier doit redevenir une priorité pour la gauche.

vendredi 8 juin 2012

Ma réaction à mon exclusion du PS dans Causeur

David Desgouilles. Vous avez reçu une lettre vous signifiant que vous étiez exclu du Parti Socialiste après avoir accepté d’être suppléant du candidat MRC (chevènementiste) Arnaud Deborne alors que votre parti a investi une candidate. Normal, non ? 

Jean-Philippe Huelin. Oui, cela redevient normal au sens du respect des statuts mais rien ne l’a été depuis bien longtemps dans cette fédération. Je ne crie pas au scandale, je savais ce que je faisais mais je note simplement que le PS applique ses statuts à géométrie variable. 

DD. Nous avons déjà parlé dans ces colonnes de la personnalité du nouveau président du Conseil Général et de l’histoire incroyable du maintien des candidates socialistes, notamment dans la circonscription de Lons-le-Saunier qui nous occupe, candidatures qui ont toutes les chances d’être invalidées en cas d’élection. Mais généralement, les partis ne plaisantent pas avec les candidatures dissidentes. Le Jura ne déroge quand même pas à la règle ? 

 J-PH. Ma dissidence -qui n’est qu’une suppléance- aurait dû éveiller les esprits de mes camarades puisque je ne me serais pas présenté sans cette affaire qui va à l’encontre de la « République exemplaire » voulue par notre nouveau président. Le PS national fait l’autruche car au fond, il ne considère pas cette circonscription comme gagnable sinon il n’aurait pas donné son quitus à deux candidates invalidables (j’adjoins ici Sylvie Laroche dans la 3e circonscription qui encourt le même risque). Au-delà des statuts, il y a des principes et des valeurs mais beaucoup au PS, ici comme ailleurs, semblent ne plus s’en soucier. Que ce soit Christophe Borgel qui me signifie mon exclusion est pour moi le signe d’une défaillance profonde du PS. 

DD. Vous avez co-écrit des ouvrages avec Gaël Brustier sur le rapport de la gauche au peuple ou sur la droitisation des sociétés européennes. Vous avez aussi travaillé sur la notion de bouclier rural. Au-delà de votre mésaventure, pensez-vous que vos analyses ont été prises en compte par le PS, le Président Hollande et le gouvernement de Jean-Marc Ayrault ? 

J-PH. Les livres ont été lus par certains dirigeants du PS, pas par tous, loin de là. Le bouclier rural est pour l’instant le parent pauvre puisqu’il n’y a même pas un ministère délégué à la ruralité au gouvernement et que je compte peu sur Cécile Duflot pour faire reculer cette inégalité territoriale-là. Mais au-delà de mes propres productions, ce qui m’afflige dans ce PS c’est son incapacité à réfléchir collectivement. Quand mon ami Laurent Bouvet parle des deux corps du PS, force est de constater que le corps-élection a absorbé le corps-doctrine. Le PS est devenu localement une agence de placement pour aspirants élus qui n’ont jamais pris le temps de réfléchir à ce que pouvait être le socialisme. Quand on écrit, quand on lit, on se fait donner une leçon de discipline par des fripouilles ou de jeunes ambitieux qui n’ont pas le bac ! Plus le PS se social-libéralise idéologiquement, plus il se stalinise dans son organisation. Cette exclusion ne change rien pour moi. Dans la 1ère circonscription du Jura, la candidature d’Arnaud Deborne est la plus intéressante et la plus porteuse d’avenir pour le Jura et pour l’actuelle majorité présidentielle. Nationalement, je retrouve une liberté de critique qui me convient sans doute mieux. Le Président Hollande et son gouvernement ont davantage besoin de vigies scrupuleuses que de béni-oui-oui arrivistes.

mercredi 1 juin 2011

Jean-Philippe Huelin : « Les collectivités locales ne sont pas un contre-pouvoir »

Politique. Dans son dernier essai, le socialiste jurassien analyse la droitisation de la société. Un phénomène que, selon lui, les victoires de la gauche aux élections locales n’arrivent pas à enrayer.

Votre nouveau livre parle de la droitisation des sociétés occidentales. De quoi s’agit-il ?

Au départ, il y a un constat : malgré le contexte économique et social qui pourrait lui être favorable, la gauche ne gagne plus d’élections. Aujourd’hui, tout débat politique se résume à des prises de position des droites. La gauche est marginalisée, elle n’a plus de modèle à proposer et elle n’arrive pas à en inventer un autre. Nous avons essayé de comprendre ce phénomène.

Comment cette droitisation s’est-elle opérée ?

Ça commence à la fin des années 70 et au début des années 80 avec l’arrivée d’une droite néolibérale en Grande-Bretagne et aux États-Unis puis le phénomène s’est étendu à l’ensemble des sociétés occidentales. La droitisation, ce n’est pas une réanimation des droites du passé mais un phénomène nouveau lié à la peur du déclassement de l’occident qu’il soit américain et européen. Depuis trente ans, les droites ont imposé leur vision du monde, leur hégémonie culturelle qui se sont traduites par des victoires électorales. Elles ont imposé le néolibéralisme contre le keynésianisme de l’après-guerre, l’anticommunisme puis le choc des civilisations… Elles ont repris à la gauche sa capacité de contestation. Il n’y a qu’à voir ceux qu’on a appelés les nouveaux philosophes qui sont passés du droit-de-l’hommisme à Nicolas Sarkozy.

N’y a-t-il pas un paradoxe à parler de droitisation alors que la gauche arrive en tête des élections locales depuis 2007 et qu’elle est à la tête de nombreuses villes…

Mais l’enjeu idéologique dans les élections locales est inexistant ! Pour moi, il s’agit là d’une nouvelle forme de cohabitation. Depuis 2002, et l’organisation des législatives dans la foulée de la présidentielle, il n’y a plus de cohabitation possible au plus haut sommet de l’État. Inconsciemment les citoyens procèdent à un équilibrage en confiant les exécutifs locaux à la gauche qui jouent les infirmières pour panser les coups portés par le pouvoir national. Mais cette nouvelle forme de cohabitation est dangereuse pour la gauche.

Pourquoi ?

Parce qu’elle peut anesthésier ses ambitions pour reprendre le pouvoir national. La gauche se recroqueville sur les collectivités qui ne sont pas un contre-pouvoir et qui n’ont finalement qu’une emprise limitée sur la vie des gens. Certes elle n’a pas intérêt à délaisser ces collectivités qui donnent des places pour les siens. Mais je ne crois pas que ces élections locales posent des jalons idéologiques politiques sur lesquels on pourrait s’appuyer pour une victoire nationale. C’est totalement déconnecté.

Même analyse pour le conseil général du Jura qui a basculé à gauche en mars ?

Oui. D’ailleurs, on peut souligner la victoire fragile de la gauche qui est certes majoritaire en sièges mais minoritaire en voix avec un écart d’un millier de voix. Dans la perspective des futures élections territoriales en 2014, sur les sept cantons les plus petits du Jura susceptibles de disparaître, cinq sont tenus par la gauche, deux seulement par la droite. Si l’on analyse le résultat des cantonales, la droite reste majoritaire dans deux des trois circonscriptions du département : Lons et le haut Jura. On est loin d’un mouvement porteur.

Ce vote à gauche peut aussi témoigner d’une volonté de changement des électeurs…

Les gens n’attendent plus de la gauche qu’une alternance par rapport à la droite. Or l’alternance sans alternative ne sert pas à grand-chose. On ne sait pas en quoi une gestion de gauche est radicalement nouvelle. On a confié les clés du département à une majorité sans savoir très bien ce qu’elle va faire. C’est une critique que je fais à toute la gauche, dont nous sommes collectivement responsables. Avoir des élus locaux ne suffit pas à gagner une élection nationale. On l’a vu en 2007 pour la présidentielle. Si on n’a pas préparé idéologiquement le terrain, on n’en tire aucun bénéfice.

Vous-même avez été candidat PS dans le canton de Moirans-en-Montagne ?

Et j’en sais quelque chose : j’ai voulu faire une campagne idéologique notamment autour du thème du bouclier rural qui n’a pas pris.

Cela n’a pas été repris par le PS comme argument de campagne.

On a laissé chacun mener campagne comme il l’entendait, avec un programme mais sans un projet issu d’un travail collectif, qui aurait pu guider tout le monde.

Vous participez à l’organisation de la primaire socialiste dans le Jura…

Oui, je fais partie de l’équipe qui s’en occupe. J’étais, dès le départ, favorable aux primaires qui devaient initialement s’étendre sur plusieurs mois avec une désignation rapide des candidats. Cela aurait permis de faire émerger un inconnu comme Obama aux États-Unis par exemple. Au lieu de cela, on a vu une longue période de jeu de dupes où les candidats potentiels se testent par rapport aux sondeurs. Avec des primaires fixées au 9 octobre, la campagne de fond va durer trois semaines. Le système retenu ne favorise finalement que les personnalités établies, ce qui est au fond là encore un réflexe conservateur, un réflexe de droite.

Propos recueillis par Sandrine Chabert, publié dans le Progrès le 1er juin 2011


lundi 23 mai 2011

Lutter contre la prolophobie, retrouver le peuple

Jean-Philippe Huelin, co-auteur de « Recherche le peuple désespérément » (François Bourin, 2009), était l’un des invités de l’Université Participative et Populaire, organisée samedi 14 mai à Villers-sur-Orge par Désirs d’avenir en Essonne et intitulée « Gauche/classes populaires : le divorce ? »

Essonne Info : Votre livre a servi de fil conducteur à cet après-midi de débat. Que démontrez-vous dans votre livre ?

Jean-Philippe Huelin : Nous avons voulu faire le bulletin de santé des couches populaires en France. Absents médiatiquement, de plus en plus méprisés, les ouvriers et les employés constituent encore près de 60% de la population active et leur vote est décisif lors des grands rendez-vous électoraux (référendum sur la Constitution européenne en 2005, présidentielle en 2007).

Essonne Info : Une note de « Terra Nova » sur la stratégie électorale pour 2012 a été publiée il y a une dizaine de jours, et recommande à la gauche d’assumer son éloignement avec les couches populaires. Qu’en avez-vous pensé ?

Jean-Philippe Huelin : Cette note assume les conséquences du tournant néolibéral entérinant la mondialisation que le PS a opéré sans jamais le revendiquer depuis 1983. Elle théorise a posteriori une stratégie électorale structurellement perdante pour la gauche, qui ne permet l’accession au pouvoir que très provisoirement, la gauche se montrant incapable d’inverser la droitisation des sociétés occidentales.

Essonne Info : Vous êtes donc en totale opposition avec Terra Nova, mais alors quelle stratégie adopter pour la gauche ?

Jean-Philippe Huelin : Il ne faut pas faire l’impasse sur la réalité de la géographie sociale française. La ligne de front politique passe à la fois par le Nord-est et par les zones périurbaines. C’est là que s’est opéré un réalignement électoral qui a porté la droite au pouvoir. Il y a une France des perdants de la mondialisation à qui l’accès aux villes est devenu impossible et qui est reléguée de plus en plus loin des centres. N’est-ce pas à eux que la gauche doit s’adresser ? Est-ce un hasard si ce sont surtout des ouvriers et des employés ? Une certaine prolophobie des élites de gauche empêche de voir que les solutions à apporter sont de deux ordres : économiques et sociales d’une part, culturelles et identitaires de l’autre.

Essonne info, 23 mai 2011

dimanche 21 février 2010

Interview sur Radio Dijon Campus


Radio Dijon Campus a diffusé dimanche 21 février à 15h, dans le cadre de son émission mensuelle avec les Amis du Monde Diplo, une interview qui me permet de revenir en particulier sur l'attitude électorale des couches populaires.

tilidom.com

vendredi 27 novembre 2009

Interview sur la Radio publique luxembourgeoise

Voici deux extraits des journaux du 28 octobre 2009 de la radio publique luxembourgeoise 100.7. La présentation du journal est en luxembourgeois mais mes réponses sont en français ! Les Luxembourgeois sont plus particulièrement intéressés par nos développements sur le protectionnisme européen. Étrange, non ?

Journal du midi :
tilidom.com

Journal du soir :
tilidom.com

samedi 31 octobre 2009

Recherche (le) peuple désespérément, entretien avec les auteurs

Pourquoi ce livre aujourd’hui?

« Recherche le peuple désespérément » vient baliser une première étape de notre engagement politique. Nous avons découvert la politique auprès d’hommes talentueux qui plaçaient toujours le débat d’idées au cœur de leur combat. C’est un sain principe. Et puis maintenant, nous volons de nos propres ailes, en électrons libres au sein d’un Parti Socialiste qui a besoin de revenir à quelques solides repères républicains, à l’idéal socialiste et à une analyse de la société la plus cohérente qui puisse être. Raison de plus pour mener un combat culturel en interne, les militants sont, pour l’heure, plus touchés par nos idées que les dirigeants. C’est un bon début !

Le principal objectif de notre livre est de traduire en termes politiques une somme impressionnante d’études sociologiques, géographiques, démographiques qui permettent de mieux comprendre notre société. Au confluent des discours savants et militants, notre livre donne quelques clés stratégiques.

Vous êtes très critiques vis-à-vis de la gauche politique? Qui aime bien châtie bien? Qu’espérez-vous ?

Nous espérons faire comprendre à la gauche qu’elle ne pourra battre Sarkozy qu’en se dotant d’une vision de la sociologie de notre pays autant qu’en développant un projet alternatif. Il y a chez Sarkozy et ses conseillers une véritable connaissance de la société française mise au service d’une droite radicalisée, presque berlusconnisée. A nous de retrouver un électorat qui nous a fait défaut depuis vingt-cinq ans : les couches populaires. Elles n’ont pas disparu et ce sont elles qui ont fait la décision politique en 2005 comme en 2007 !

Vous remettez au centre du débat, les travaux de nombreux intellectuels lumineux mais méconnus du grand public et des dirigeants politiques. Vous relancez l’idée d’un lien dialectique entre la pensée et l’action. C’est un ressourcement ?

Certains sont bien connus mais marginalisés par les élites : pensons au talentueux Emmanuel Todd. D’autres, dans l’ombre, poursuivent un travail intellectuel de première importance, on doit citer ici Christophe Guilluy et les nouvelles fractures sociales et territoriales ou encore Nicolas Renahy, un chercheur en sociologie qui travaille sur la jeunesse ouvrière et rurale. Il y a, parmi les chercheurs français, quantité de femmes et d’hommes dont les écrits ne semblent pas intéresser les responsables politiques… Il faut retisser des liens entre ceux qui contribuent à l’intelligence de la société et ceux qui s’attachent à imaginer une alternative politique.

Parlons aussi de chercheurs en science politique étasuniens comme Thomas Franck dont les travaux sont essentiels. A fortiori, remarquons qu’aux Etats-Unis, il existe des « professionnels de la politique », comme Joe Trippi, qui s’efforcent de penser la société américaine et les méthodes pour bâtir des alliances électorales durables.

N’oublions pas non plus que les chiffres les plus alarmants sur l’état de la société française se lisent très facilement dans les publications de l’INSEE. Au-delà des titres, censés rassurer les ministres, le contenu de leurs études est édifiant !
Votre étude de ce que l’on pourrait appeler une nouvelle géosociologie des territoires est lumineuse notamment sur l’implantation des couches populaires (ouvriers, employés) dans notre pays. Vous appelez la gauche à s’intéresser aux couches populaires des zones périurbaines et rurales largement oublié par la gauche politique. Pouvez-vous en dire plus?

Cette France invisible, celles des périphéries (périurbaines et rurales) est tout simplement la France majoritaire ! Pour nous, il s’agit d’inviter la gauche française, dans sa diversité, à s’intéresser à cette France là, à la comprendre, à lui parler. C’est un travail d’autant plus difficile que, dans certains milieux de gauche, le peuple est déprécié, considéré assez négativement. La percée du FN chez les ouvriers, le vote « Non » en mai 2005 ou même le vote pour Nicolas Sarkozy de la « France qui se lève tôt » ne sont analysés que sous un angle moral, pour ne pas dire moralisateur.

Il s’agit, selon nous, de bâtir, une coalition sociale majoritaire avec des classes sociales qui, d’une part existent encore et, d’autre part, adhèrent encore aux principes et aux idéaux républicains. L’état de l’opinion publique après l’affaire de l’EPAD laisse entendre que notre peuple adhère très majoritairement à un idéal d’égalité…

Vous appelez la gauche à tenir compte du vote du 29 mai 2005 où les couches populaires ont largement contribué à la victoire du non. N’est-ce pas être à contre-courant de l’histoire ?

Le 29 mai est un fait. C’est un fait électoral révélateur de nombreux faits sociaux. On peut interpréter le vote du 29 mai de nombreuses façons. Nous retenons, pour notre part, une interprétations sociale et spatiale en lien avec la mondialisation. Nous y voyons, quoi que l’on pense par ailleurs de l’actuel traité de Lisbonne, la manifestation d’un « principe de précaution démocratique » qui a sanctionné la politique du choix unique des élites et la manipulation des symboles démocratiques. Oui, la Gauche doit appréhender les craintes des classes populaires. Oui, elle doit s’adresser à cette France du « non » qui n’est pas une France nationaliste, xénophobe ou repliée mais une France qui souffre et qui appelle ses dirigeants à remettre en avant des principes et des idéaux républicains.

Vous estimez nécessaire que la gauche fasse une critique radicale du libre-échange largement véhiculé par la gauche française. Pensez-vous être entendus ?

C’est un débat, pour l’instant interdit par le conformisme ambiant, qu’il va falloir mener. Le PS devra bien choisir entre d’un côté Pascal Lamy et Dominique Strauss-Kahn, idiots utiles du néolibéralisme, et les analyses d’Emmanuel Todd ou Jacques Sapir de l’autre qui avancent des propositions sur le protectionnisme européen. Comment expliquer à l’électorat populaire qu’il est acceptable de contempler béat et les bras ballants la désindustrialisation de notre continent !

Vous semblez lier la possible victoire politique de la gauche au ressourcement du lien de la gauche avec les couches populaires. Alors que de nombreux dirigeants de la gauche se lamentent d’avoir perdu le soutien des couches populaires et appellent à une meilleure communication, vous dîtes que c’est à la gauche de changer de ligne stratégique. Vous leur demandez un travail de titan !

Les pleureuses sont les bienvenues dans les enterrements siciliens. Il est à souhaiter que la gauche française n’est soit pas encore là ! Rien n’est définitivement perdu pour la gauche, ni le peuple, ni les élections à venir. Il est pour autant certain que les couches populaires n’accepteront de faire à nouveau confiance à la gauche que si elle présente à la fois un nouveau visage et un autre programme que l’accompagnement social du néolibéralisme. Travail de Titan ? Pour qui a un peu de sens du bien commun et d’ambition pour son pays, il semble que ce ne soit pas une mission impossible.

Dans l’état actuel des choses, bien que vous soyez membres du PS, vous ne semblez ni être suivi par la direction du PS, ni par les dirigeants du Front de gauche et du NPA. Vous vous préparez à une longue marche ?

Yan’an est en vue ! Au moins avons-nous un cap et une stratégie ! C’est déjà beaucoup et, de plus, nous ne comptons que sur nos propres forces ! Si l’on est raisonnable, il convient de constater qu’il y a dans notre pays, au-delà des clans, des écuries présidentielles et des groupuscules, des ressorts intellectuels et moraux qui peuvent nous permettre de bâtir ce socle sociologique et majoritaire stable qui seul pourrait engager une politique de redressement républicain. A nous de nous rassembler pour ce faire.

Propos recueillis auprès des auteurs du livre Gaël Brustier et Jean-Philippe Huelin par Bernard Teper
http://www.gaucherepublicaine.org/respublica/recherche-le-peuple-desesperement-entretien-avec-les-auteurs/1150