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lundi 4 avril 2011

“Aujourd’hui, la contestation se fait par la droite”


Docteur en science politique et co-auteur avec Jean-Philippe Huelin de “Voyage au bout de la droite”, Gaël Brustier analyse le processus de radicalisation de la droite.

Quel a été le point de départ de ce voyage au bout de la droite ?
Dans “Recherche le peuple désespérément” sorti en 2009, nous avions avec Jean-Philippe Huelin décrit les mutations de la géographie sociale du pays en lien avec la modernisation néolibérale. Cependant, mettre en lumière cette réalité devait avoir une contrepartie. Il fallait éclairer les représentations collectives qui lui sont propres.
Et puis, nous avons observé que partout en Europe, les droites ont gagné. Elles sont en situation au minimum de domination culturelle sinon d’hégémonie. Cela ne veut pas dire que les gauches ne peuvent pas gagner de temps en temps, sur un malentendu ou par lassitude de la droite. Le Blairisme a été une expérience dite de gauche, mais sous la domination culturelle thatchérienne. Le SPD en Allemagne a longtemps été en grande coalition et dépendant de l’agenda néolibéral. Le plus préoccupant est que l’alternance se réalise dans un certain nombre de pays entre partis de droite. Nous avons fait le constat que nos sociétés ont pour trait commun d’être soumises à une peur de déclassement de l’Occident, du déclin de leur pays, et que cela motivait une contestation. Une contestation qui ne se fait pas par la gauche mais par la droite.

De quelle manière se manifeste-t-elle ?
Par le Tea Party aux Etats-Unis, le FN de Marine Le Pen en France, la Ligue du Nord en Italie avec évidemment une sophistication différente dans le discours…

Vous écrivez que l’action de Jacques Chirac a été le terreau de cette droitisation en France. Comment ?
Dès le début des années 80, le pari de Jacques Chirac a été de faire muter le RPR vers un modèle reaganien. Le RPR est devenu un parti très néolibéral et agressif. Mais surtout il a renoncé à son projet national. Ce qui faisait son originalité, c’était d’être à la fois “le parti du métro aux heures de pointe” comme disait Malraux et le parti de l’indépendance nationale et d’une certaine mystique nationale mais républicaine héritée de la résistance. Jacques Chirac a cassé l’identité du RPR et l’a droitisé avec Alain Juppé, Edouard Balladur et d’autres membres du Club de l'Horloge. Ils ont créé un système commun entre l'UDF, le RPR et le FN. Les rédacteurs des projets économiques des trois partis sont alors Gérard Longuet, Yvon Blot et Bruno Mégret. En suivant ce chemin, il était certain d’atteindre les rives de la droite extrême. Et si Jacques Chirac a résisté, c’est parce qu’il a toujours refusé l’alliance avec le Front national.
Ce rappel est surprenant d’autant que l’on a plutôt tendance à faire référence à Nicolas Sarkozy…
En vérité, Nicolas Sarkozy n’est pas arrivé sur du néant. Il est plus le produit de ce qu’est devenue la France que l’initiateur de ce qu’elle est aujourd’hui. Son élection est une conséquence. Il faut relativiser le pouvoir de l’homme, mais pas ce qu’il symbolise. S’il est le fils politique de Jacques Chirac, il n’est pourtant pas l’alpha et l’oméga de cette droitisation. Alors il est vrai que le personnage fascine. Mais il convient de le replacer non pas dans son image médiatique mais dans la relativisation de ses actions sur le moyen terme.
Selon vous, l’expérience française est la plus emblématique. Pour quelles raisons?
On est arrivé à un tel degré préoccupant de pragmatisme de la droite, à un cynisme assez sidérant, à une légitimation complète des thèses obsessionnelles du FN, à un délaissement des vieilles traditions dans l’appareil et dans le discours politique de la droite… Aujourd’hui, la démocratie chrétienne est totalement absente, le gaullisme a été dissout et le libéralisme républicain bon enfant a du mal à se faire entendre. Ceux qui s’agitent au sein de l’UMP actuellement sont les réformateurs comme Hervé Novelli et Gérard Longuet, d’anciens cadres de l’extrême droite passés à l’UDF puis à l’UMP et les députés de la droite populaire. Ce sont les deux seules expressions car on ne perçoit pas la force du message des centristes. Les vieilles droites antérieures ont été liquidées. Symboliquement la mort du Gaullisme correspond physiquement à la mort de Philippe Seguin.

Comment expliquer que cette fusion de toutes les droites très complexe fonctionne ?
D’une part parce qu’un imaginaire collectif s’est dégagé et d’autre part, par le fait que tout le débat politique a été ramené à droite. Dans le contexte actuel, quel que soit le sujet, vous trouvez une réponse à droite. La droitisation, n’est pas la constitution d’une idéologie unique mais la constitution de plusieurs expressions politiques.
Est-ce qu’au fond, ce n’est pas la société française qui s’est droitisée ?
En France, avec la casse de l’appareil industriel, alors que vous avez autant d’ouvriers mais qui sont livrés au chômage et notamment dans les territoires ruraux, le phénomène de déclassement, la crise de l’école, le fait que 76% des Français pensent que leurs enfants vivront moins bien qu’eux, l’imaginaire collectif a évolué. Et la gauche n’apporte pas de réponse. Au contraire des droites dont la force est d’expliquer le monde en trois phrases du coin de la rue à Kaboul.

Alors justement, vous pointez la responsabilité de la gauche…
Elle est immense et à plusieurs titres. Tout d’abord par le personnel qu’elle a fourni à la droitisation. Il faut quand même rappeler que Bernard Kouchner n’est que le bout du chemin. Aux Etats-Unis, Ronald Reagan n’aurait rien été s’il n'avait pas eu un personnel issu de la gauche qui l’a puissamment aidé à mettre en scène sa politique extérieure. En Italie, Silvio Berlusconi a été l’enfant chéri du parti socialiste dans les années 80.
En France, la gauche peut-elle reconstruire une alternative?
Je pense que beaucoup de gens y sont prêts mais que les appareils ne le sont pas. Parce qu’ils fonctionnent sur une allégeance économique et sociale au dogme du libre échange et de la globalisation qu’il ne faut pas remettre en cause. Et la tendance permanente au multiculturalisme et au différencialisme de la gauche l’empêche de voir ce qui fait l’identité des Français par delà leur origine. Ainsi, on traite mal les sujets sociétaux comme la question de la participation égalitaire de tous les citoyens ou de la laïcité. On laisse le champ libre au n’importe quoi droitier parce qu’on n’a pas de discours clair à l’exception d’une dénonciation morale. La gauche passe beaucoup de temps à flatter sa bonne conscience avec son indignation.

Les passes d’armes au sein de la majorité ne laissent-elles pas apparaître des fissures au sein de cette nouvelle droite ?
Il peut y avoir une crise de croissance peut-être. Mais je ne crois pas à la force de nuisances de François Fillon ou d’autres d’ailleurs. La rébellion de certains me semble ahurissante. Je ne vois pas ce qui a fondamentalement changé depuis la création du ministère de l’Immigration et de l’Identité nationale dans la politique de Nicolas Sarkozy. Cela devient brouillon parce qu’il y a des débats sur n’importe quoi… Mais surtout cela banalise les traits les plus inacceptables du FN. L’utilisation de ses thématiques légitime toutes les pulsions identitaires.

A un an de la présidentielle, quel regard jetez-vous sur cette échéance ?
Que la gauche puisse gagner ? Je le pense. Est-ce qu’elle va gagner ? Je n’en sais rien. De plus, en misant sur tous les défauts de Sarkozy, son impopularité, la gauche fait abstraction de plusieurs risques. Le premier est de se retrouver éliminée du premier tour. Le deuxième est la capacité de Sarkozy à gagner au 2e tour. Et enfin, que fait-elle si elle remporte la victoire en 2012 ? Comment pense-t-elle gouverner sans domination culturelle? En 2006, Romano Prodi a gagné contre Silvio Berlusconi. Il est resté dix huit mois au pouvoir avant d’être balayé. Aujourd'hui, la gauche n’existe plus en Italie. Ce sont des réalités à méditer.

La Marseillaise, 4 avril 2011
Entretien réalisé par Sandrine Guidon

jeudi 31 mars 2011

Brustier répond à Joffrin dans le Nouvel Obs

Mis en cause, avec d'autres, à l'occasion de son passage à l'émission "Ce soir ou jamais", Gaël Brustier répond dans ses colonnes au directeur de la publication du Nouvel Observateur, ex animateur de la fameuse émission "Vive la crise !"


lundi 21 mars 2011

"Le FN est le porte-voix des illégitimes sociaux"

Pourquoi le FN fait-il une telle percée -15% des voix- au 1er tour des cantonales ? Comment le contrer ? Pour Gaël Brustier, co-auteur de "Voyage au bout de la droite" paru ce mois-ci, il est "vain" de diaboliser le Front national. Il s'agit désormais pour la gauche de "rompre avec la prolophobie" et de proposer un nouvel "imaginaire collectif" qui sache concurrencer celui, dominant, d'une droite de plus en plus à droite. Interview de ce docteur en sciences politiques, qui se dit proche du député socialiste Arnaud Montebourg.
Que pensez-vous du succès du Front national aux cantonales de dimanche, avec 15% des voix ?
Marine Le Pen, qui apparaît débarrassée des fantômes de l'OAS et de la collaboration, est la dépositaire d'une marque et l'héritière d'un nom incarnant le vote protestataire.

Elle est désormais le porte-voix de ceux qui votent contre les élites. Car le vote FN est fortement motivé par la peur de ne pas exister. A partir du moment où vous êtes disqualifiés, où votre voix n'est pas entendue, vous cherchez un moyen d’expression. Marine Le Pen est la seule à représenter les illégitimes sociaux.

Mais la vraie question est de savoir pourquoi il y a dans les sociétés occidentales un imaginaire droitier qui se développe. Cet imaginaire a bénéficié à Nicolas Sarkozy lors de la présidentielle de 2007. Et au Front National lors du premier tour des cantonales ce dimanche.

Sur quoi se fonde cet "imaginaire droitier" ?
Sur la peur du déclassement de l'Occident. Ce thème du déclin de l'Occident, qui est un thème de droite, touche toutes les classes sociales, y compris les élites.

Pourquoi blâmer un ouvrier qui vote Marine Le Pen pour obtenir une meilleure protection économique, et approuver un discours des élites, parfois de gauche, qui fait du contre-terrorisme l’alpha et l’oméga de la politique étrangère, alors que nous sommes davantage menacés par l'expansion de l'Inde ou de la Chine que par le monde musulman ?

Vous imputez à la droite chiraquienne des responsabilités dans la montée du FN ?
Oui, parce que c'est Jacques Chirac qui a dissous la droite gaulliste traditionnelle, autoritaire et égalitaire. Dissolution qui s’est produite dans la deuxième moitié des années 80, quand Jacques Chirac dirigeait le RPR et qu'Edouard Balladur a forgé une nouvelle ligne idéologique néo-libérale, inspirée des politiques de Ronald Reagan ou Margaret Thatcher. Ce tournant libéral date d'avant Nicolas Sarkozy.

Une évolution à la GianFranco Fini (aujourd'hui président de la Chambre des députés en Italie, hier d'extrême-droite) est-elle envisageable, avec une "normalisation" de Marine Le Pen et du Front national ?

Gianfranco Fini vient du MSI (Mouvement Social Italien) post-fasciste, il croit en l’Etat. Il s'est recentré parce qu'il était opposé à la Ligue du Nord. Celle-ci rassemble à la fois les néo-libéraux, sur le moins d'Etat, et les ouvriers, sur des thématiques racistes.

Marine Le Pen, elle, représente ces deux extrêmes-droites : elle joue à la fois sur un volontarisme à la Fini et sur un différentialisme à la Bossi – le syndrome de Lampedusa.

Son recentrage n’est pas pour demain, même si elle a choisi d'adopter pour cette campagne une rhétorique -je dis bien une rhétorique - purement égalitaire.
Vous croyez à une convergence UMP-FN ?
La fusion des électorats a eu lieu. Il y a un électoral volatil qui était passé en 2007 du FN à l'UMP, et qui est repassé au FN. Même si l’électorat de Marine Le Pen est plus jeune, plus masculin, plus ouvrier que celui de l’UMP.

Quelle peut être la réponse de la gauche à cet imaginaire de plus en plus droitier?
Il faut proposer un imaginaire collectif concurrent à celui de la droite. Il y a une détresse à laquelle des réponses purement sociales ou économiques ne suffisent pas.

La question, c’est celle de la nation civique. Qu’est ce qui fait lien entre les citoyens ? Il faut aussi s’intéresser à ce que j’appelle "les paniques morales" : en France, la surreprésentation des questions liées à l’islam, à l’immigration, tout ce qui fait l’objet de débats sans fin.

La gauche devrait les prendre en compte, délaisser la vision déformée du pays. Il faut rompre avec la "prolophobie", arrêter de traiter tout le monde en Dupont-Lajoie ou Lacombe Lucien, éviter de sortir le mot populisme à tout bout de champ. S’adresser à la majorité sociale de ce pays, aux ouvriers et employés mis en danger par la concurrence internationale et la précarité.

Il faut rompre avec le "boboïsme" des centre-villes ?
Oui. Il faut réhabiliter les mondes ouvriers et ruraux, défendre les tissus industriels, instaurer le "bouclier rural". Prendre en compte les zones péri-urbaines, derniers refuges d’une classe ouvrière qui a été expulsée des centre-ville et n’est plus encadrée, comme elle l’était autrefois, par le PC ou la CGT. S'intéresser aussi à l’Est de la France, où les mondes ouvriers ont été purement et simplement abandonnés.

Faut-il diaboliser le Front national ?
La diabolisation est inefficace. Ca ne marche pas et ça ne sert à rien.

Par Anne BRIGAUDEAU

« Lutter politiquement contre les paniques morales » Entretien avec Gaël Brustier

Gaël Brustier, docteur en science politique, co-auteur du remarqué Recherche le Peuple désespérément, membre du Parti Socialiste, vient de publier avec Jean-Philippe Huelin Voyage au bout de la droite (Mille et Une nuits). C’est en militant politique, intellectuel et néanmoins ami qu’il a répondu à mes questions.

Daoud Boughezala : À vous lire, Jean-Philippe Huelin et toi, les slogans libertaires de mai 1968 appuieraient un nouvel occidentalisme fondé sur les valeurs marchandes…

Gaël Brustier : Ce que nous appelons « droitisation » n’est ni unilinéaire ni uniforme. Tu fais référence, en l’occurrence, à ce que nous définissons comme l’hédonisme sécuritaire, qu’on ne peut pas expressément traiter sous l’angle de l’histoire des idées. En expliquant que les enfants des soixante-huitards veulent, comme leurs parents, jouir sans entrave mais sous la protection d’un arsenal sécuritaire renforcé, nous pointons autant une évolution sociologique qu’une évolution correspondante des droites extrêmes européennes. C’est vrai et évident aux Pays-Bas avec Wilders. Cela peut devenir vrai dans d’autres pays, en particulier en France. Il est vrai que la France n’est pas encore touchée massivement par ce phénomène que nous entrevoyons à l’horizon d’une ou deux décennies…

DB : Pour prendre l’exemple français, Marine Le Pen surfe allègrement sur les « paniques morales » que tu évoques. N’est-ce pas là aussi une conséquence de la désertion du réel par une gauche muette sur la sécurité et l’immigration ?

GB : Marine Le Pen surfe sur beaucoup d’interrogations de notre société. Son actuelle percée est d’abord le fruit de sa capacité à se saisir d’une détresse sociale face à la mondialisation, aux délocalisations, au poids que la mondialisation fait porter à la société française. Mais les questions « morales » ne sont pas indifférentes à la droitisation actuelle. Nous reprenons en partie les analyses de Stanley Cohen pour expliquer qu’un ensemble de « paniques morales » parcourent la société. Elles ont un degré de sophistication différent mais se rapportent souvent à la question de l’Islam, devenue obsessionnelle dans une partie des élites notamment. C’est ce phénomène que tente de capter Marine Le Pen qui parle un langage démagogique mais habile. Les « paniques morales » existent : il faut savoir y répondre.

Ce qui est regrettable c’est de voir la gauche, ou une certaine gauche, éprouver, par exemple, une certaine mansuétude à l’égard du groupe Sexion d’Assaut qui tient des propos manifestement homophobes. Les mêmes sont plus durs avec Marine Le Pen lorsqu’elle prétend défendre les gays. C’est, à notre sens, une erreur stratégique qui peut, à terme, se payer durement dans les urnes, en particulier dans les grandes villes. En matière de stratégie électorale, il ne faut pas « flatter sa conscience avec son indignation » comme aurait dit Pasolini. Il faut d’abord être efficace politiquement.

DB : D’accord, mais vous parlez de paniques « morales ». Comment lutter politiquement ?

GB : Lutter contre les panique morales c’est à la fois bannir l’angélisme et le différentialisme et refuser le discours islamophobe et occidentaliste qui se pare des habits de la laïcité… Penser que la France est en voie d’islamisation relève du délire le plus achevé mais il ne faut pas, dans le même temps, refuser de voir qu’il existe des problèmes liés à des phénomènes para-sectaires qui posent des problèmes à beaucoup de nos concitoyens… Et qu’on cesse enfin de feindre d’assigner à « résidence culturelle » certains de nos concitoyens en les intégrant automatiquement à une catégorie religieuse…

DB : Penses-tu que la gauche peut sortir de l’angélisme pour reconquérir des classes populaires en quête de valeurs morales?

GB: Je pense que la gauche pèche par buonisme et aime avant tout flatter sa conscience en s’indignant. Il faut à la gauche le courage de regarder en face la société française. Elle doit analyser la géographie sociale du pays et la capacité de la droite à se fondre dans celle-ci en définissant un imaginaire collectif compatible avec elle. Nous avions analysé cette géographie sociale dans Recherche le peuple désespérément. Aujourd’hui nous nous attachons à décrire la droitisation dans Voyage au bout de la droite. Les hésitations stratégiques de Messieurs Buisson et Guaino, la difficile articulation de la visite au Puy-en-Velay et de la défense de la laïcité, l’impossibilité évidente, pour la droite, de faire campagne sur le mérite et le pouvoir d’achat, laissent l’élection présidentielle très ouverte.

DB : Donc, l’effondrement actuel de la popularité de Nicolas Sarkozy ne garantit pas la victoire de la gauche en 2012 ?

GB : Certainement pas ! La gauche a donc tort de se reposer sur ses lauriers. On ne répondra pas à la droitisation en criant « à gauche, à gauche, à gauche ! ». Et pas plus en transformant l’adversaire en diable. Il s’agit de définir à la fois un projet pour le pays en rapport avec la mondialisation et un imaginaire collectif qui lui corresponde. Pour les droites, l’explication du monde est simple, « du coin de la rue à Kaboul ». Pour la gauche, quelle est-elle ?

Causeur.fr, publié le 21 mars 2011

Brustier reçu par Audrey Pulvar à la matinale d'Inter


Gaël Brustier par franceinter

vendredi 11 mars 2011

"Voyage au bout de la droite" à "Ce soir ou jamais"

Marine Le Pen, le phénomène. D’une manière générale, Marine Le Pen est souvent jugée comme plus modérée que son père. L’image qu’elle donne, calme et souriante, semble être à l’opposé des stéréotypes attribués habituellement à sa famille politique. Est-ce le cas ? Comment interpréter la montée en puissance du Front national et de ses thématiques ? (émission du 10 mars 2011)



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jeudi 10 mars 2011

Brustier sur France culture

Après un sondage contesté qui donne Marine Le Pen gagnante et au commencement d’une campagne cantonale dont les résultats pourraient confirmer certaines peurs, les Matins font une émission pour décrypter la montée pressentie du FN. Après avoir essayé d’endiguer le choc d’avril 2002, droite et gauche sont forcées de constater que le FN et sa nouvelle présidente menacent toujours. Droite dans la surenchère sécuritaire, gauche désemparée, les partis républicains se trompent-ils de diagnostic et de stratégie face au FN ?


Les Matins - La menace FN par franceculture

mardi 8 mars 2011

Le FN est-il un parti en voie de normalisation?

POLITIQUE - Marine Le Pen le fait «muter»...

Dans les sondages et pas seulement ceux d’Harris Interactive, Marine Le Pen passe la barre des 20% d’intention de votes. Sa côte de popularité bat des records pour une personnalité de l’extrême droite, à 27%. Tous les clignotants sont au vert pour la fille de Jean-Marie Le Pen dont la stratégie de dédiabolisation du FN semble payer. «Pour les Français, il est évident que le parti est en voie de normalisation», explique Sylvain Crépion, sociologue spécialiste du FN*. «Elle a fait muter le FN», abonde dans son sens Gaël Brustier, docteur en sciences politique et co-auteur de Voyage au bout de la droite. «Elle l’a adapté à la société française», ajoute-t-il. 20minutes.fr fait le point sur le FN new look.

Du social, du social, du social
Les thèmes de prédilection de Marine Le Pen, c’est la laïcité, certes, en fer de lance de son combat contre l’Islam mais aussi le social. «Elle a fait évoluer les thématiques en gauchisant le discours du FN», note Gaël Brustier. Et même si le virage avait déjà été pris par son père, c’est bien Marine qui est la garante de l’image sociale du FN. La mondialisation, la désindustrialisation, la précarité, les services publics, sont devenus ses thèmes. Elle parle au prolétariat, à «la France qui gagne entre 700 et 1.200 euros» et «évoque les questions économiques en articulant la mondialisation avec la peur diffuse du déclassement», ajoute-t-il, parlant «d’assaut sur l’électorat ouvrier». D’autant que «la réalité de la France, c’est les classes populaires, ignorées par tous les partis, notamment la gauche».

Evolution sur le sociétal
La frange la plus traditionaliste du FN en a fait le reproche à Marine Le Pen avant son élection, elle est plus ouverte que son père sur les questions sociétales comme le droit à l’avortement ou les droits des homosexuels. «C’est une femme de son temps, divorcée, avec trois enfants, qui a les mêmes problèmes que les autres», note Gaël Brustier. «Elle a bénéficié de la scission des mégrétistes, qui a fait partir les plus traditionalistes», ajoute-t-il. Reste qu’elle est inflexible sur la peine de mort, même si elle le dit moins fort.

Les provocs, c’est fini, place à la respectabilité
Comme nombre de militants FN, elle est une des «traumatisées du 21 avril 2002», explique Sylvain Crépion. C’est-à-dire qu’à ce moment, nombre de militants FN ont compris dans la douleur qu’ils n’accéderaient jamais au pouvoir en raison du «cordon sanitaire» mis en place contre Jean-Marie Le Pen. Elle essaye donc de «donner une respectabilité au FN, de le rendre acceptable en prenant ses distances avec le FN à papa, avec les provocations sur la Shoah, l’inégalité des races, la guerre d’Algérie», analyse le sociologue.

Le FN bénéficie d’une droitisation des débats
«Il y a une droitisation à l’œuvre» dans les débats, juge Gaël Brustier, et «la droite en porte la responsabilité avec la casse de l’appareil gaulliste au niveau idéologique et organisationnel», qui servait traditionnellement à faire barrage à l’extrême droite. Islam et insécurité, elle n’a presque plus besoin d’en parler – le FN est déjà identifié sur ces thèmes - tant l’UMP en parle à sa place. «Si elle reprend les thèmes républicains et laïcs, il ne faut pas perdre de vue qu’elle a une vision ethnique de l’identité et qu’elle est dans une logique xénophobe», insiste Sylvain Crépion.

Une base électorale plus large
Avec tous ces ajustements, Marine Le Pen élargit sa base électorale potentielle. «Elle surperforme au sein des catégories traditionnelles du FN, les artisans, les employés, les ouvriers», note Frédéric Dabi, de l’Ifop. Mais «à partir du moment où elle passe la barre des 20%, elle devient ‘attrape-tout’. Elle est notamment très forte chez les 50-65 ans qui votent plutôt UMP, ajoute-t-il. C’est là où il y a une aspiration des voix UMP». Marine Le Pen s’est transformée en défenseur de la République, «contrairement à son père qui parlait de Ripouxblique, note Gaël Brustier, pour passer de 15% à 30% dans les sondages». Et elle ne peut le faire qu’en s’adressant à la «sociologie majoritaire du pays», ajoute le spécialiste selon lequel Marine Le Pen «travaille beaucoup sur la sociologie et la démographie du pays».

Maud Pierron, 20minutes.fr 8 mars 2011

lundi 7 mars 2011

"Voyage au bout de la droite" dans la revue de presse de France inter


Patrick Cohen : Et on en vient directement à l'analyse de ce sondage Harris-Interactive pour le Parisien, hier.

Bruno Duvic : Si l'élection présidentielle avait lieu dimanche prochain, Marine le Pen arriverait en tête du Premier tour, devant Nicolas Sarkozy et Martine Aubry.

La méthode de ce sondage est très critiquée. Reste que tous les spécialistes de sondage interrogés constatent bien une hausse très nette de la popularité de Marine le Pen.

Alors pourquoi ? Deux analyses.

Gaël Brustier sur Atlantico.fr. Fibre socialiste mais il se montre très critique vis à vis du PS. Il vient de publier un livre qui s'appelle "Voyage au bout de la droite".

"Marine le Pen a compris la géographie sociale du pays, elle développe un discours protecteur qui colle aux inquiétudes qui agitent la France face à la mondialisation, notamment la France des catégories marginalisées. Les social-démocraties européennes ont abandonné le terrain des peur sociales.

Mettre la montée du FN sur le compte de la politique de Nicolas Sarkozy selon lui, c'est passer à côté de cette droitisation qui gagne toute l'Europe.

Autre analyse, celle de Jean-Marie Colombani sur slate.fr.

Pour lui, le schéma imaginé à l'Elysée consiste à placer le débat sur le terrain de l'identité pour éviter un autre débat sur la politique économique et sociale. Le président veut porter le fer là où la gauche est mal à l'aise, du moins le croit-il. Conclusion de Jean-Marie Colombani, il pourrait être question de rechercher un remake d'avril 2002 et susciter un face à face Sarkozy-FN au second tour.

Revue de presse du 7 mars 2011

dimanche 6 mars 2011

Gaël Brustier : Marine le Pen surfe sur la peur du déclassement qui gagne l'Occident

Docteur en politique, auteur de "Voyage au bout de la droite" et engagé au PS, Gaël Brustier décrypte le sondage choc donnant Marine Le Pen en tête devant Nicolas Sarkozy et Martine Aubry pour le premier tour 2012. Selon lui, faire de Nicolas Sarkozy le responsable de l'atmosphère politique actuelle, c'est passer à côté d'un phénomène de droitisation qui gagne l'Europe entière.

Vous venez de publier un livre qui décrit la manière dont la hantise d’un déclassement de l’Occident a généré partout en Europe une puissante dynamique politique, pensez vous que le sondage Harris Interactive publié par le Parisien et qui donne Marine Le Pen en tête du premier tour devant Nicolas Sarkozy et Martine Aubry soit le reflet d’une véritable lame de fond ?

Marine Le Pen a compris la géographie sociale du pays et elle a compris les représentations collectives qui parlent aux Français. Avec des thématiques très sociales elle développe un discours protecteur qui colle aux inquiétudes qui agitent la France face à la mondialisation, et notamment la France des catégories marginalisées. Elle a su se greffer sur un terreau qui lui est extrêmement favorable. La greffe prend d’autant mieux qu’elle peut convaincre des catégories d’électeurs que les dérapages de son père rebutaient.


Le PS a réagi à ce sondage en disant que Nicolas Sarkozy avait propagé l’incendie, c’est une question qui semble d’ailleurs aussi troubler certains à l’UMP, pensez vous que les débats identitaires dont il s’est emparé soient la cause de la poussée du FN dans les sondages ?

Je vais vous faire une réponse de normand, ptê’t ben que oui, ptê’t ben que non. Cela étant, faire porter la responsabilité exclusive de la montée du FN à Nicolas Sarkozy, c’est un prétexte pour refuser de voir la réalité. C’est être aveugle face à l’immense détresse sociale dans laquelle se trouvent beaucoup de Français. Ce qui fait la force de Marine Le Pen à l’heure actuelle, c’est son discours protecteur face à un corps social en pleine déprime. Les débats sur les racines de la France ou sur la laïcité ont finalement un côté assez intellectuel qui ne parle pas tant que ça aux ouvriers et aux employés. Ce qui porte, c’est la parole sur la désindustrialisation du pays, sur les délocalisations, sur la casse des services publics…


Le reproche fait au Président de la République d’agiter les peurs vous paraît-il pertinent ?

Il faut s’extraire de la Sarkophobie qui trouble notre compréhension des choses. Bien sûr que Nicolas Sarkozy est animé de considérations touchant à la perspective de sa réélection. Il essaie de capter les inquiétudes à son profit, c’est assez naturel dans sa position. Mais pour les capter, il faut avoir avoir fait un travail d’analyse et apporter des réponses aux questions qui traversent la société. On peut penser qu’il ne le fait pas bien mais il tente de le faire.

A gauche, le problème, c’est qu’il y a très peu de représentations politiques adaptées à la lecture du monde contemporain. La gauche n’a pas construit de schémas politiques d’identification qui soient capables de concurrencer l’imaginaire collectif de droite. Les sociales démocraties européennes ont abandonné le terrain des peurs sociales.

Diaboliser Nicolas Sarkozy, c’est oublier que la droitisation du débat politique français est avant tout due à l’émergence de thématiques qui reflètent les angoisses des Français. Il y a eu un rapatriement de presque tout le débat politique à droite, avec d’ailleurs des visions concurrentes entre elles au sein de la droite.

Finalement que Nicolas Sarkozy soit responsable ou non de la poussée de Marine Le Pen dans les sondages est très secondaire. Il y a probablement une stratégie cynique et assez habile du Président de la République qui a avec certains de ses conseillers une vraie connaissance des classes populaires et qui tente de s’en faire entendre après avoir perdu le fil avec elles.

Mais cette droitisation est une réalité qui dépasse de très loin la France et qu’on retrouve dans de nombreux pays européens. C’est paroxystique en Italie avec une gauche qui a totalement disparu, c’est le cas dans une moindre mesure aux Pays-Bas ou en Belgique. Faire de Nicolas Sarkozy l’unique responsable de l’atmosphère politique actuelle, c’est surtout plaisant pour une certaine élite politico-médiatique qui s’aveugle totalement sur un mouvement de fond qui gagne l’Occident. Voir en Nicolas Sarkozy, un génie démoniaque de la politique n’est pas sérieux. Il faut relativiser. On ne peut tout de même pas lui imputer ce qui se passe en Hongrie avec le premier ministre Viktor Orban ou en Suisse avec l’UDC.

La vérité, c’est que les sociaux démocrates européens n’ont pas su proposer de vision alternative à ces schémas explicatifs du monde développés par la droite. A très grands traits, on peut dire que les droites européennes ont imposé la vision d’un monde dangereux, avec une Europe menacée par la mondialisation, le terrorisme et l’immigration. Globalement, les droites donnent le « la » parce que les Européens se préoccupent majoritairement de la peur du déclassement de l’Occident.

A gauche, les tentatives de construire des récits qui prennent en compte ces inquiétudes sont encore très marginales. On a bien entendu Arnaud Montebourg parler de « démondialisation » , de protectionnisme ou de renouveau industriel mais ce type de discours ne s’est pas encore vraiment fait entendre.

Jean-Luc Mélenchon a choisi une voie tout à fait estimable mais assez dépassée et statique. C’est le choix qu’avait fait en Italie une partie de la gauche critique et du parti communiste italien sans aucun succès. Die Linke en Allemagne a aussi beaucoup de difficultés. On ne peut pas refaire l’union de la gauche comme dans les années 70.


Est-ce à dire que les politiques comprennent finalement très mal les Français ?

Il y a un vrai problème de lien avec les classes populaires. Une partie de notre élite politique et médiatique ne connaît pas le pays. 1% seulement des ouvriers ont voté pour le candidat communiste en 2007, c’est un chiffre qui laisse rêveur… On nous a expliqué pendant des années que la classe ouvrière avait disparue en France mais il y a encore 60% d’ouvriers et d’employés dans ce pays.

Et leurs attentes ou leurs angoisses ne sont pas entendues. Les débats dans le champ public sont très souvent coupés des réalités populaires. Il faut leur parler d’industrie, de protection sociale, d’école, de tout ce qui fait la dignité économique des travailleurs et la dignité des citoyens.

Les gens n’attendent pas forcément qu’on leur parle de l’Europe chrétienne mais il y a une vraie demande d’identité, un besoin d’unité du peuple français dans un contexte mondial vécu comme un danger. Il y a une terrible souffrance sociale en France qui rompt la confiance entre les Français et la politique.

Gaël Brustier est l'auteur de "Voyage au bout de la droite" (Editions Fayard)


Propos recueillis par Jean-Sébastien Ferjou

jeudi 4 novembre 2010

11 millions de ruraux ont zappé Sarkozy. Que fait la gauche ?

Courtisé durant la campagne présidentielle par l'UMP, le monde rural a massivement voté pour Sarkozy. Depuis, ce secteur est laissé en friche par le parti présidentiel qui tente de renouer avec cet électorat via une droite rurale. La gauche, quant à elle, ne semble pas prendre la mesure de l'enjeu du vote rural. Pour Gaël Brustier et Jean-Philippe Huelin, auteurs de « Recherche le peuple désespérément », l'ignorer relève du «suicide politique».

Il est assez cocasse de voir se former à l’Assemblée Nationale un groupe de députés étiqueté « Droite rurale » sous l’impulsion du député UMP de Lozère Pierre Morel-A-L’Hussier. Plus cocasse encore de lire que ce groupe entend défendre, entre autres, les services publics en milieu rural. Ont-ils donc dormi depuis 2002 pour ne constater qu’aujourd’hui que leur propre camp s’est ingénié à détruire les services publics partout et surtout à la campagne ? Cette initiative vise autant à tenter de masquer les effets désastreux de l’action du pouvoir sur le plan économique et social sur le monde rural que de lutter contre le calamiteux bilan symbolique de l’action présidentielle qui heurte les forces traditionnellement conservatrices d’une partie des campagnes. Il révèle surtout que le monde rural représente aujourd’hui un enjeu stratégique essentiel pour 2012, ce que la gauche pourrait enfin comprendre…

Les zones rurales souffrent de l’image que véhiculent un certain nombre de représentations figées. Pour beaucoup de commentateurs, de prétendus analystes politiques, d’hommes politiques de gauche ou de droite (comme Monsieur Copé au soir des élections régionales), la « ruralité », c’est d’abord « vaches + tracteurs + jolis paysages ». Equation fausse qui mène tous ceux qui la suivent au désastre électoral dans ces zones. En vérité, le monde rural compte 11 millions de Français soit 20% de la population métropolitaine et certainement un peu plus de l’électorat potentiel ou de l’électorat qui se déplace effectivement aux urnes. Comme le soulignait un rapport de l’IGAS (Inspection Générale des Affaires Sociales) de septembre 2009, les zones rurales concentrent des problèmes sociaux majeurs. En zone rurale, 35% des actifs sont des ouvriers, souvent les plus précaires et les premiers frappés par les délocalisations. Seulement 8% sont des agriculteurs. Il existe une jeunesse ouvrière et une jeunesse précaire en milieux ruraux, ainsi que Nicolas Renahy, sociologue et auteur du lumineux ouvrage « Les gars du coin » (La Découverte, 2005) l’a démontré.

Rappelons que la France périphérique, rurale ou périurbaine, avait voté Nicolas Sarkozy en 2007. Comme l’analysait Jérôme Fourquet : « Le candidat UMP obtient 32,5 % des voix en moyenne nationale, mais 36 % dans les campagnes, alors que Ségolène Royal, qui est à 27 % en moyenne nationale, ne recueille que 21 % dans l'électorat rural. » Le phénomène se retrouve au second tour : Nicolas Sarkozy obtiendrait 58 % du vote rural, contre 52 à 53 % en moyenne nationale. Une ébauche de redressement des scores de la gauche dans ces régions a été opérée en particulier grâce à une hausse du vote ouvrier pour le candidat socialiste entre 2002 et 2007

Ignorer l'électorat rural relève du suicide politique

Le Parti Socialiste, par la voix d’un certain nombre des siens et au premier rang desquels Christian Paul, député de la Nièvre, a œuvré à élaborer un « bouclier rural », thème forgé depuis plusieurs mois par des militants et des élus socialistes ruraux et qui est d’ailleurs repris dans la prochaine Convention programmatique consacrée à « l’Egalité réelle ». Une véritable « Gauche rurale » est en train de s’organiser. Mais aussi pertinent soit-il, ce « bouclier » ne peut être que la première pièce d’un arsenal stratégique destiné à conquérir dans la durée des zones qui ne sont plus dévolues à la seule droite. Cette France périphérique s’exprime de plus en plus, les récents succès des manifestations locales contre la réforme des retraites l’ont prouvé.

Pour l’anecdote, en ce lendemain d’élections de mid-term aux Etats-Unis, l’intérêt porté par les deux partis américains à la jeunesse rurale s’est concrétisé par une bataille stratégique portée par l’un et par l’autre des camps. Reagan avait fait des suburbs (résidence pavillonnaires entourées de jardins visibles dans les banlieues périphériques des villes aux Etats-Unis, ndlr) le foyer de sa révolution conservatrice « grassroots », c'est-à-dire « par la base ». Les Démocrates se battent, à l’image d’un de leurs stratèges Ruy Teixeira, depuis plusieurs années pour conquérir l’électorat rural, en particulier dans le Colorado mais aussi dans d’autres Etats comme la Pennsylvanie (centrale) ou l’Ohio... Ignorer, chez nous, cet enjeu relèverait du suicide politique. Cette discrète initiative de la « droite rurale » peut permettre à la gauche française de ne pas se tromper.

Gaël Brustier et Jean-Philippe Huelin - Tribune | Jeudi 4 Novembre 2010
http://www.marianne2.fr/11-millions-de-ruraux-ont-zappe-Sarkozy-Que-fait-la-gauche_a199260.html

lundi 13 septembre 2010

Classes sociales et nouvelle géographie politique

Voici un texte que j'ai co-écrit avec mon camarade Gaël Brustier et qui vient de paraître dans la dernière livraison de la revue "Utopie critique" .

« Qu’est ce que c’est que cette Gauche qui n’ose plus prononcer les mots classe ouvrière ? » disait André Malraux en décembre 1965. Vieux débat donc. Pour essayer d’objectiver les choses, revenons d’abord à ce que sont les classes sociales dans l’histoire collective du socialisme français dans ses variétés. Penchons-nous sur la mutation géographique de ces classes sociales pour comprendre ce qu’est la France d’aujourd’hui. Essayons, enfin, d’appréhender au mieux la réalité de la géographie électorale française.

Classes sociales, lutte des classes et socialisme

Longtemps la lutte des classes a été au centre de la vision et de la pratique de l’histoire des socialistes. C’est d’abord, rappelons-le, la situation d’un groupe dans le procès de production qui définit une classe sociale. Schématiquement, on distinguait à l’origine : bourgeoisie, prolétariat et propriétaires terriens. Le volume III du Capital introduisait déjà une autre dimension à la notion de classe sociale : celle du type de moyen de productions utilisé. Par ailleurs, les critères économico-politiques, hautement dépendants de la psychologie collective d’un groupe, laissent apparaître encore une distinction entre la classe conscientisée, la classe pour soi, et la classe « en soi ». Cette analyse marxienne est évidemment fondamentale mais on aurait tort d’en rester là.

Norbert Elias l’a démontré en son temps : il existe une dimension éminemment spatiale des rapports sociaux, de la représentation que l’on se fait de la société et de l’idée que l’on se fait de la place que l’on occupe en son sein. Une même cité ouvrière comportait une hiérarchie implicite fondée, notamment, sur ce qu’Elias définissait comme le capital d’autochtonie. Elias introduisait donc l’idée qu’un groupe ne se définit pas seulement par sa position dans le procès de production mais aussi par la nature des interdépendances entre les hommes dans l’espace.

Les classes sociales ont donc des critères de définition complexes mais en combinant un peu de sociologie marxienne et un zest d’analyse éliassienne, on commence à y voir plus clair. Si l’on y ajoute, une analyse faisant une large place à la géographie sociale, les choses paraissent encore plus évidentes. C’est cette dimension géographique qui semble aujourd’hui déterminante pour redonner du sens à la notion de classe sociale en France.

La nouvelle géographie sociale du pays : un élément essentiel de la mutation des classes sociales

Il y a actuellement en France presque autant d’ouvriers et d’employés que dans les années 1950, pourtant notre pays a changé. La mutation de l’économie mondiale a influencé la localisation de l’activité économique et donc la géographie sociale du pays comme elle a influencé la répartition des revenus. La France est divisée entre des villes-centres et des zones périphériques, c'est-à-dire périurbaines ou rurales . La France des villes-centres, et en particulier Paris, est fortement intégrée à l’économie mondialisée, celle du virtuel, de la finance et des métiers à haute teneur intellectuelle. La France des périphéries est plus industrielle, celle des employés et des ouvriers, la France qui pâtit le plus du libre-échange et de la globalisation financière. Indiquons qu’entre 1995 et 2005, le coefficient de Gini qui mesure le degré d'inégalité et la distribution des revenus dans une société est passé de 0,28 à 0,32, ce qui, d’après les économistes, est loin d’être marginal, la France passant du 15ème au 34ème rang mondial. Double effet donc : géographique et inégalitaire. Les deux sont voués à se cumuler, à se compléter.

Quand on observe les cartes, il est intéressant de constater que les zones dynamiques démographiquement sont les zones périurbaines qui se situent aux marges des aires urbaines et donc hors des agglomérations. Il est intéressant de constater que ce sont celles qui accueillent de manière croissante les ouvriers et les employés. Cela peut surprendre mais c’est une réalité importante de notre société. Il y a en effet un décalage entre la réalité de la géographie sociale française et la construction médiatique de la société française. Un chiffre, souvent cité par le géographe Christophe Guilluy, éclaire une réalité qui échappe trop souvent aux commentateurs : 80% des ménages pauvres n’habitent pas les quartiers d’habitat social de banlieue.

Nous vivons encore à l’heure de « Paris et le désert français » alors que la réalité est tout autre. Plus d’exode rural mais un exode urbain. Quand on regarde les chiffres, la réalité n’est pas si simple : 81% des salaires sont versés dans les pôles urbains qui ne sont pas majoritaires en termes de population. Le fait urbain dense est minoritaire aujourd’hui. Le phénomène d’étalement urbain et d’expansion du phénomène périurbain pèse sur la psychologie collective des Français. Les seules zones périurbaines offrent seulement 12% des emplois mais concentrent à elles seules 22% des salariés. 90% des salariés périurbains quittent leur commune pour aller travailler contre 73% en moyenne nationale. La moyenne parcourue travaillée par un habitant périurbain d’Ile de France est de 29,9km. La moyenne du temps de transport est de 45 minutes. Il y a 10 ans, 14 930 communes périurbaines étaient recensées par l’INSEE. Leur taille moyenne était de…820 habitants. C’est cette France périurbaine qui, avec la France rurale, subit l’essentiel des difficultés sociales dans notre pays. C’est une France souvent de petits propriétaires endettés par l’achat de leur pavillon, c’est une France à la fois de la relégation sociale et de la mobilité imposée. Distances entre lieux de résidence, de travail, d’achalandage et éventuellement de loisirs ne cessent de s’allonger.

La vision commune de la société est le fruit d’une domination intellectuelle et sociale des élites hyper-urbaines concentrées dans ces villes-centres prescriptrices que Jacques Lévy définit comme la « ville-monde ». Ses valeurs sont différentes de celles de la France périphérique mais elles s’imposent à elle. La mobilité y est consentie et valorisante tandis que, dans les zones périurbaines et rurales, elle est subie. L’entre-soi permet ou favorise une reproduction sociale qui bénéficie déjà de la transmission du capital économique, social et culturel. On peut évidemment regarder de près la façon dont la ville a muté. L’apparition du phénomène de gentrification des anciens quartiers populaires a été popularisée par la figure du « bobo ». La ville concentre aujourd’hui bourgeoisie traditionnelle, bourgeois bohèmes et « intellectuels précaires » et… les exclus. A Paris, la proportion d’ouvriers et d’employés était, il y a 40 ans, de 65%. Elle est aujourd’hui de 35% !

C’est la France des villes-centres qui contribue aussi à définir la représentation médiatique de la réalité sociale française. On résume ainsi la question des « quartiers populaires » aux banlieues situées dans l’immédiate proximité des villes-centres. Pour l’imaginaire centre-urbain, le peuple s’est réincarné dans l’habitant des banlieues ou dans l’exclu, non dans l’ouvrier ou l’employé périurbain et rural. Le vocabulaire ne trompe pas : on parle de « quartiers populaires » non pour parler des zones périurbaines mais pour parler exclusivement des cités d’habitat social aux marges immédiates des villes-centres. Soulignons par exemple que « le jeune » ne peut plus être que « de banlieue » or on néglige qu’un tiers de la jeunesse française est rurale. Cette jeunesse a ses problèmes, subit des formes de violence, et est la première victime de cette première cause de mort chez les jeunes et qui est une mort violente : les accidents de la route . Les processus sociaux qui l’expliquent laissent, quand ils sont objectivés, tout de même planer un doute : et si ces attitudes suicidaires nous révélaient plus sur notre propre société que bien des sifflets dans des stades ou des voitures brûlées ?

On le voit, à la question de la place que l’on occupe dans le procès de production s’ajoute une dimension spatiale évidente. On le sait depuis les années 80 et certains travaux sociologiques nord-américains qui l’on pointé : la dimension géographique influe sur la psychologie collective et, nous le verrons, sur le vote. Le développement des suburbs américains a été le moteur de la droitisation des Etats-Unis et de la victoire de Reagan en 1980. De la même façon, la France périphérique vit une mobilité imposée qui fait voler en éclats le capital d’autochtonie et en même temps une part du lien social. Cette réalité semble parfois ignorée, elle est pourtant déterminante. C’est là que se concentre à la fois l’angoisse économique, l’angoisse sociale et que les citoyens ressentent le plus durement une crise du lien social. Il nous faut donc nous pencher sur les conséquences électorales pour voir si l’on peut établir une corrélation entre cette nouvelle géographie sociale et la géographie électorale française.

Les classes sociales et le vote : le poids de la France périphérique

Avant tout, rappelons qu’en 2002, le candidat du PS a obtenu 11% des voix des ouvriers et 13% des voix des employés. En 2007, la candidate du PS perd parce que la France périurbaine et la France périphérique industrielle ont préféré voter pour le candidat Sarkozy. Le PCF avait, quant à lui, obtenu 1% des voix ouvrières en 2002.

En 2005, la carte des résultats du référendum sur le TCE laisse apparaître deux France qui recoupent parfaitement la nouvelle géographie sociale française. Les études le mettent en évidence : le vote au référendum est d’abord une question de rapport à la mondialisation. Evidemment, on peut émettre l’hypothèse d’un « vote de classe » mais il faut encore ajouter une dimension spatiale aux déterminants du vote. Les plus fortes hausses du « oui » en 1992 et 2005 se situent à Neuilly-sur-Seine, Paris 16ème, Paris 7ème. Lorsqu’une commune comporte en son sein moins de 25% d’ouvriers, elle vote à environ 46% pour le « non ». Lorsqu’elle compte entre 50 et 55% d’ouvriers, elle vote à 63% « non ». Si la commune comporte moins de 500 habitants, elle vote à près de 60% pour le « non ». Si elle comporte entre 501 et 1000 habitants, elle vote à près de 58,77% pour le « non ». Seules les communes de plus de 100 000 donnent le « oui » majoritaire avec 44,05%. Il faut rappeler que les communes périurbaines sont celles qui accueillent ouvriers et employés de manière croissante et qui sont, en moyenne, des communes de moins de 900 habitants. Les ouvriers ont voté, selon les études, entre 70% et 80% pour le « non ». Les employés, entre 60% et 70%. La France qui gagne entre 1000 et 2000 € a voté à 65% « non », celle qui gagne plus de 3000 € a voté à 37% « non ».

A la lumière de ces résultats qui dessinent une France périphérique, d’ouvriers et d’employés, très favorable au « non », on peut émettre l’affirmation que l’espace est politique et qu’il détermine actuellement l’imaginaire autant que les votes. Le « non » est majoritaire parce qu’il est majoritaire de manière écrasante dans cette France majoritaire. Il ne s’agit pas d’émettre un jugement normatif sur le scrutin de 2005. Il s’agit simplement de voir comment il traduit de manière objective sur une question, une géographie sociale.

Que s’est-il passé alors en 2007 ? On le sait, à l’origine, le discours de Nicolas Sarkozy fait de néolibéralisme et néoconservatisme, de dénigrement de l’Etat, du service public et de notre système social ainsi que d’un pro-américanisme et de velléités d’intervention en Irak ne permettait pas à l’UMP de gagner. Il a permis de souder une droite radicalisée. Mais c’est le deuxième Sarkozy, celui inventé par Henri Guaino, celui qui parle dans les usines et pas celui qui rie dans les friches industrielles, qui a remporté l’élection. Il faut savoir se défaire d’un certain manichéisme électoral qui ferait de l’adversaire un diable. A bien des égards, le confort intellectuel a substitué l’antisarkozysme à l’antilepénisme. Chassons les discours moralisateurs et regardons cet électorat qui a quitté Jean-Marie Le Pen pour Nicolas Sarkozy : on a en effet beaucoup parlé de l’électorat sarko-lepéniste. C’est un électorat plus répartiteur, plus égalitaire que l’électorat UMP classique et…plus jeune et plus masculin. Pour preuve, l’électorat UMP a une opinion plus négative du mot « privatisation » en 2007 qu’en 2002.

Mais c’est, une fois de plus, la dimension géographique qui détermine les ressorts du succès de Nicolas Sarkozy. Là où la candidature socialiste marque le pas, c’est essentiellement dans les zones périurbaines au premier tour et dans la France industrielle du Nord-est au second. Le sud-est et le rivage languedocien basculant dans l’escarcelle UMP par le jeu des transferts FN-UMP. Nicolas Sarkozy réussit à s’emparer du vote des employés et des ouvriers. S’il fait la différence avec le PS c’est essentiellement parce qu’il séduire un électorat populaire féminin. Au premier tour, les ouvrières votent Sarkozy à environ 32% contre 24% pour Ségolène Royal. La France qui donne sa préférence aux candidats contestataires préfère également parmi les grands candidats… Nicolas Sarkozy.

Les banlieues proches des villes-centres ont voté très massivement pour la candidate du Parti Socialiste. Les zones périurbaines ont voté majoritairement Nicolas Sarkozy. Cela pose un problème stratégique qui découle d’une évidence : la classe sociale n’est pas le seul déterminant du vote. Un jeune ouvrier de Montreuil et un jeune ouvrier de La Clayette (Saône-et-Loire) ne votent pas pour le même candidat. Il y a un important déterminant spatial qui est aussi corrélé à des difficultés propres à l’espace périurbain et rural. Il y a aussi le fruit de représentations inversées de l’autre France, celle des banlieues.


Conclusion

Que peut faire la gauche ? D’abord, elle doit cesser de penser en fonction de l’opinion de la sociologie minoritaire des villes-centres. C’est une sociologie dont est issue, nous le savons, l’essentiel de l’encadrement politique du pays, au PS comme dans la « gauche de la gauche ».

La dimension spatiale, la précarisation croissante des ouvriers et des employés, la situation de l’espace périurbain et rural implique de redéfinir un message. Cela suppose d’élargir le débat : il y a en France des discriminations spatiales indifférentes à la couleur de peau mais qui sont le fruit des inégalités territoriales, scolaires entre autres, qui frappent notre pays.

Renouer avec le peuple, penser les mutations des classes sociales, penser leurs priorités, ce n’est pas céder à la démagogie. Je soulignerai que ce que la dernière note de la Fondation Jean-Jaurès nous révèle à propos des préférences sociétales des ouvriers nous permet de rompre avec une certaine « prolophobie ». Les ouvriers ne sont pas plus racistes ou homophobes que la moyenne des Français.

Penser une coalition sociale majoritaire, ce n’est pas penser un catalogue de bonnes intentions visant des catégories de populations. L’aspiration majoritaire de nos concitoyens relève de l’exigence d’égalité et c’est à cet aune qu’ils jugeront les candidats de gauche en 2012.

http://www.utopie-critique.fr/index.php?option=com_content&task=view&id=217&Itemid=33

lundi 2 août 2010

Elections partielles: le PS doit se réinventer

L'Ifop et La lettre de l'opinion viennent de publier une note sur les résultats des vingt élections partielles depuis les dernières régionales. Si la droite perd du terrain, le PS laisse aux autres formations comme Europe éco, le Front de gauche ou le FN, le soin d'en tirer profit. Décryptage.

Comme s'ils anticipaient leur déroute, l'UMP et le PS ont veillé à relativiser, à raison, l'importance des élections partielles. Début juillet, Xavier Bertrand s'indignait :« Je ne vois pas pourquoi à chaque fois qu'il y a une élection partielle, ça devrait être un test pour nous ». De son côté, Martine Aubry affirmait que les résultats ne seraient pas « un thermomètre de la situation ». En voilà deux qui ont eu du flair. La note publiée par l'Ifop et la Lettre de l'opinion le 20 juillet révèle effectivement une absence de regain d'attractivité pour les deux principaux partis.

Le taux d'abstention énorme constitue une première explication. Avec 33,7% de votants pour les treize cantonales et 28,35% pour les deux législatives, il serait hasardeux d'en tirer de grandes conclusions sur la suite des événements. « Il ne faut pas chercher à lire une présidentielle à travers des cantonales. Il ne s'agit que d'une toute petite indication de l'évolution sociologique sur un certain nombre de territoires, souligne Gaël Brustier, auteur avec Jean-Philippe Huelin de "Recherche le peuple désespérément". Ceux qui vont voter aux élections partielles sont les plus riches, les plus éduqués. »

Deux phénomènes ressortent de ce constat :

1) La percée d'Europe Ecologie qui attire un électorat relativement aisé, concentré dans les villes- centres ; et affaiblit de fait le PS. Ainsi Anny Poursinoff, la candidate écolo des Yvelines, a-t-elle réalisé un score remarquable aux législatives de juillet 2010 avec 42,6 % des voix contre 3,8 % en 2007. Or de plus en plus de jeunes cadres se concentrent dans ce département. « Ces bac+5 au portefeuille bien garni sont autant d'électeurs qui hésitent entre la gauche et un parti libéral-libertaire, observe Gaël Brustier. On peut se demander si le vote écolo n'est pas un sas de sortie de l'électorat de gauche vers une certaine droite. Il ne faut pas schématiser Europe Eco comme un parti de gauche. » Les victoires écolos ont quand même le mérite de signifier au PS que son ancrage dans les villes n'est plus assuré.
Les scores réalisés par le Front de gauche reflètent malgré tout un regain d'intérêt pour la gauche, dans la droite ligne des élections régionales. Selon Brustier, la coalition « a bénéficié du maillage local du Parti communiste » puisqu'elle améliore sensiblement ses positions par rapport à 2007 et « prouve sa capacité de rassemblement à gauche de la gauche », comme le souligne la Lettre de l'opinion.

2) Malgré les faibles scores réalisés par l'UMP, difficile de les interpréter comme un désaveu de la politique menée par le chef de l'Etat. « L'électorat sarkozyste de 2007 qui a voté pour le volontarisme, l'ordre républicain, est largement absent de ces élections partielles », constate Gaël Brustier. Puisqu'ils n'ont pas voté, impossible de dire si ces ouvriers des zones péri-urbaines ré-accorderaient leur confiance aujourd'hui au président.
En revanche, reliée aux scores du FN, l'abstention populaire autorise cette affirmation : le FN se porte bien. En progrès lors des législatives des Yvelines et en baisse de 3,15 points entre les cantonales de 2004 et celles de 2010, le parti d'extrême-droite n'a pu compter sur son électorat traditionnel. De plus, comme le précise l'auteur de Recherche le peuple désespérément, « un parti qui n'a pas de cadre, pas de fédération locale ne peut pas percer ».

Ces vingt scrutins partiels placent « la gauche en situation de force, même si le Parti socialiste est maintenant concurrencé assez nettement pas deux autres formations politiques, Europe Ecologie et Front de gauche », conclut la note. Mais pour Gaël Brustier, « on assiste à une vague de droitisation en l'Europe ». La droite se révèle certes affaiblie, mais pour tirer son épingle du jeu au delà de 2012, le PS doit partir à l'assaut des zones péri-urbaines, renouer avec ces classes populaires de l'est de la France qui ne se reconnaissent plus dans l'angélisme prôné par le parti. Et contrairement à l'idée reçue, la victoire d'Europe Ecologie ne laisse rien présager de bon pour la gauche. Elle apparaît comme un point de passage libéral-libertaire vers la droite. Stopper l'hémorragie électorale à gauche nécessite une prise de conscience. Aura-t-elle lieu à temps ?

Laureline Dupont - Marianne | Vendredi 30 Juillet 2010
http://www.marianne2.fr/Elections-partielles-le-PS-doit-se-reinventer_a195798.html?preaction=nl&id=5907737&idnl=26032&

jeudi 18 mars 2010

L'irrésistible légèreté de l'électeur de gauche

Le scrutin de dimanche est une nouvelle preuve d’un phénomène qui frappe la gauche. Son électorat est devenu extrêmement volatil. Il passe d’une chapelle à l’autre au fil des scrutins. La prime revenant aux électeurs écologistes.

Comment le Parti socialiste est-il passé de 16,48% des suffrages aux européennes (jouant même des coudes avec Europe écologie) à 29,14% des voix (1) lors de ce premier tour des régionales ? Comment a-t-il pu attirer 5,8 millions de votants dimanche dernier avec en toile de fond une abstention record, quand ils n’étaient que 2,8 millions en juin 2009 ? Vote sanction à l’égard du gouvernement ? Vote utile bénéficiant au PS ? Démobilisation de l’électorat de droite ? Rémission du Parti socialiste sous la férule d’Aubry ? Prime aux sortants ? Il existe en vérité une multitude de raisons qu’éditorialistes et responsables politiques se sont empressés d’avancer. En voici une autre : peut-être que le PS — et plus généralement la gauche dans son acceptation la plus large — doit-il faire face à un phénomène moins visible, celui d’un électorat devenu volatil, un électorat SCF, Sans Chapelle Fixe.

Lire Badiou et voter Bayrou !

Pour Gaël Brustier, docteur en sciences politiques et auteur avec Jean-Philippe Huelin du livre Recherche le peuple désespérément (2), cet électorat de gauche qui ne sait plus vraiment où il habite (politiquement parlant, on s’entend) existe bel et bien : « Certains électeurs peuvent passer de François Bayrou à Ségolène Royal entre le premier et le second tour de la présidentielle puis à Europe écologie aux européennes et, aux régionales, finir au PS de Martine Aubry. Cet électeur-là est capable de lire Alain Badiou et, dans le même temps, de voter Bayrou ! » Cet « électeur-là » au tempérament plus qu’indécis, donnant le sentiment de choisir ses bulletins de vote comme des programmes télé, ne vit pas n’importe où selon Brustier : « L’ouvrier du Creusot qui votait à gauche pour un parti continuera à voter pour ce parti. L’électorat des villes-centres, lui, est d’une volatilité totale. Pour ses habitants, PS, Europe écologie, MoDem constitue un vote interchangeable. Cet électorat, qu’on pourrait appeler « bobo » pour caricaturer, est un électorat très infidèle. C’est une espèce de touche-à-tout. » Seule constante que cet électeur retrouvera finalement d’une chapelle à l’autre : l’opposition à Sarkozy. « Aujourd’hui, explique Brustier, ces électeurs font de l’antisarkozysme comme certains, par le passé, ont fait de l’antilepénisme. C’est une posture consensuelle, qui en appelle à la morale. »

Les années 1990, le tournant

Pour Daniel Boy, directeur de recherche au Cevipof, spécialiste notamment de la sociologie électorale et de l’écologie politique, cette inconstance propre au vote « bobo » « n’est pas impossible » : « Si l’on compare les résultats des municipales et des européennes, dans des arrondissements parisiens comme le 11e et le 18e, des arrondissements où les intellectuels peu fortunés peuvent encore se loger, c’est même relativement fondé. » Mais pour lui, le principe des « vases communicants » n'est pas nouveau. Il en veut pour preuve les régionales de… 1992 : « Le Parti socialiste était alors empêtré dans les affaires, notamment avec les lois d’amnistie. Il avait pris une claque et les écolos avaient fini très haut. » Selon Daniel Boy, les « années 1990 » marquent un tournant pour la gauche : « Les électeurs ont fait l’expérience de l’incapacité des politiques de nous sortir de la crise. Il en résulte la naissance d’un sentiment fort de déception. Cette déception favorise la bascule d’un scrutin à l’autre, la tentation de faire sortir les sortants. »

Europe écologie attire mais ne retient pas

La volatilité des électeurs écologistes est d’ailleurs sans doute la plus forte à gauche. C’est un fait. Même si tous les responsables d’Europe écologie s’échinent depuis dimanche à présenter leur formation politique comme une force désormais durablement installée dans le paysage. Ce sentiment était déjà palpable lors des élections européennes. La Fondation pour l’innovation politique avait par exemple noté qu’en juin dernier « 61% [de ses électeurs s’étaient] décidés dans la dernière semaine (contre 45% pour l’ensemble de l’électorat) ». S’ajoute à cela une sociologie très proche de celle décrite par Gaël Brustier : « 32% des cadres et des professions intellectuelles ont choisi des listes d’Europe Écologie, 24% des professions intermédiaires, 23% de ceux qui ont un diplôme de l’enseignement supérieur. » Daniel Boy note même dans l’édition 2010 de L’état de l’opinion (3) que « le pourcentage de personnes ayant suivi des études supérieures est à peu près identique » à EE (61%) et au MoDem (62%) contre « 47% des électeurs socialistes ». Géographiquement aussi, raison est donnée à Gaël Brustier : « Les départements dans lesquels les écologistes réalisent leurs meilleurs scores sont d’abord ceux de la région parisienne (Paris, 27,5% ; Hauts-de-Seine, 20,7%) ».

Une récente étude menée par OpinionWay pour Le Nouvel observateur vient confirmer cette idée de l’électeur écologiste véritablement Sans Chapelle Fixe : seuls deux électeurs sur cinq d’Europe éco aux européennes (42%) ont en effet récidivé aux régionales ! 25% ont finalement glissé un bulletin estampillé PS tandis que 20% ont préféré rester chez eux ou voter blanc. Il faut ajouter à ces électrons très libres, quelques transgresseurs : 5% ont franchi le Rubicon et opté pour une liste de droite.

Enfin, dernière statistique relevée par Le Nouvel observateur : près d’un tiers (28%) des bulletins EE déposés dimanche dans les urnes l’ont été par des abstentionnistes aux européennes. Pour Denis Pingaud d’OpinionWay, cela « prouve qu’Europe Ecologie devient une marque d'attraction forte ». Certes EE attire, mais a tout de même bien du mal à retenir…

Daniel Boy voit dans ce phénomène de « passerelles » entre EE et PS « une certain cohérence » : « Aux élections européennes, certains électeurs ont eu des préoccupations environnementales et ont voté Europe écologie. Pour les régionales, ils ont eu des préoccupations sociales, ils ont voté socialiste. » Mais il précise que la volatilité de l’électeur écologiste ne date pas de la création d’Europe éco. Elle est presque historique : « Le taux de reproduction du vote écologiste, explique-t-il, est moins important que pour les partis très implantés comme peuvent l’être le PS ou le FN ».

Electeurs voyageurs car programmes indifférenciés ?

Reste à savoir s’il est possible pour les formations de gauche, à commencer par le PS, de fixer cet électorat. Daniel Boy n’y croit pas. Pourquoi les électeurs cesseraient de changer de crémerie quand les partis politiques, eux-mêmes, n’hésitent pas à aller piocher certaines thématiques (voire certains candidats) au-delà de leur périmètre traditionnel : « Les politiques babillent beaucoup. Il n’y qu’à voir l’opération “développement durable” menée par la droite ! » En clair, pourquoi les électeurs poseraient leurs valises dans une chapelle plutôt qu’une autre puisque toutes se ressemblent de plus en plus… Gaël Brustier n’y croit pas non plus. Le PS, selon lui, n’y a de toute façon aucun intérêt : « L’enjeu pour le PS n’est pas de fixer ce vote “bobo”. L’enjeu pour lui est de reconquérir le vote populaire. Mais pour cela il lui faudra faire des efforts intellectuels » et notamment « adopter une position claire et nette par rapport au libre-échange ».

Le PS est-il prêt à consentir à de tels « efforts » ? Ses responsables auront peut-être en tête que cette volatilité peut avoir un avantage majeur : permettre d’importants reports de voix au second tour comme le montre l’étude Ifop pour Profession politique réalisée pour le scrutin de dimanche prochain. Des réserves de voix qui font tant défaut à Nicolas Sarkozy depuis qu’il a eu cette judicieuse idée d’incorporer Chasseurs et troupes de Philippe de Villiers au sein de l’UMP…

(1) Selon les chiffres du Monde très différents de ceux du ministère de l’Intérieur…
(2) Recherche le peuple désespérément, Bourin éditeur, octobre 2009.
(3) L’état de l’opinion, TNS-Sofres aux éditions du Seuil, mars 2010.

Gérald Andrieu - Marianne | Jeudi 18 Mars 2010
http://www.marianne2.fr/L-irresistible-legerete-de-l-electeur-de-gauche_a189842.html?preaction=nl&id=5907737&idnl=25905&

mercredi 17 mars 2010

Gaël Brustier analyse le premier tour des régionales

Gaël Brustier analyse les ruptures apparues entre les élites et le peuple depuis une trentaine d'années. Pour Marianne2, il analyse les résultats des régionales.

Première partie: l'abstention.


Docteur en sciences politiques, Gaël Brustier est l'auteur avec Jean-Philippe Huelin du livre Recherche le peuple désespérément chez Bourin éditeur. Il analyse les ruptures apparues entre les élites et le peuple depuis une trentaine d'années. Il relativise le succès de la gauche et l'installation d'Europe écologie comme troisième force politique du pays, interroge l'état de la gauche de gauche. Prudent sur la fin du mirage sarkozyste, il envisage tout de même la possibilité d'une alternance de gauche à Sarkozy, sans véritable alternative politique...

Marianne2: Quelle analyse faîtes-vous de ce premier tour notamment du point de vue des catégories populaires ?

Gaël Brustier: L’impression qui domine c’est que l’électorat populaire de droite a déserté les urnes mais en déduire que la gauche a récupéré cet électorat, ce serait aller vite en besogne. Il y a une forte démobilisation. La gauche n’a pas mordu sur l’électorat de Sarkozy. Elle peut se retrouver le bec dans l’eau dans deux ans. Maintenant c’est un fait que l’UMP, plus que Sarkozy d’ailleurs, a perdu son électorat populaire. Quand on regarde les taux de participation en Ile de France, on constate que les quatre candidates UMP, ces femmes bourgeoises, que l’on voyait partout en photo dans la presse, qui faisaient la campagne n’ont suscité aucune adhésion.

Quel sens donnez-vous à cette abstention, Mélenchon évoque « l’expression d’une insurrection civique », d’autres parlent d’une indifférence à la politique ?

Il y a toute une France qui a du mal à maintenir le nez hors de l’eau. Les CCAS (Centre communal d'action sociale) sont submergés. Quand vous êtes au RMI et qu’on vous demande de voter pour faire élire quelqu’un qui va toucher 2500 euros d’indemnités.... Souvent déjà des barons locaux.... Il faut être motivé. Pour autant, les catégories populaires ne sont pas dépolitisées. C’est une abstention volontariste. Mélenchon n’a pas tort, il y a forte une demande de politique pour répondre à cette angoisse de la fin du mois et de fin du monde. Mais il ne souffle pas le vent de l’histoire sur les régionales.

http://www.marianne2.fr/G-Brustier-1-il-s-agit-d-une-abstention-volontariste!_a189818.html


Deuxième partie : l'état de la gauche

Dans le détail, dans quel état est la gauche ?

Gaël Brustier: Le PS n'a pas gagné cette élection. Il ne parvient pas à reconquérir l'électorat populaire. Quand on regarde les taux de participation aux marges de Paris, c'est très faible. Ségolène Royal y est un peu parvenue dans sa région. C'est pourtant cette catégorie de population qui fera la décision en 2012.
Le NPA a chuté sur l’histoire du voile. Il y a eu une démobilisation massive. Le Front de gauche fait un bon score nationalement, mais les espaces périurbains n’adhèrent pas à ce discours de la gauche de gauche. Ils font 6,4% dans le 3è arrondissement et 5,7% dans le Val d’Oise…
On parle beaucoup du score d’Europe écologie, intronisé troisième force politique du pays. Il ne représente que 6% des électeurs. C’est un électorat très friable et très « ville-centre ».
Il y a toute une France que les intellectuels de système ne veulent pas voir. La gauche ne parvient pas à leur parler. Du côté du PS, Ségolène Royal y est un peu parvenu.

Vous soulignez la déconnexion de la gauche et du peuple. Y-a-t-il une prise de conscience à gauche de cette déconnexion ?

Il y a un début de prise conscience transversale. Chez les proches de Royal et d’Aubry, au PC, même chez Europe Ecologie avec quelqu’un comme Stéphane Gatignon. Mais, ils n’ont pas réussi à faire faire à Duflot la campagne qu’elle aurait dû faire pour gagner. L’idée d’un tarif unique du pass Navigo était excellente. Mais très vite, ils retombent dans leurs travers bobos-urbains sur le thème : « il faut pas désespérer Montorgueuil ».
Pour revenir au PS, c’est un parti qui est encore beaucoup trop connecté à la sociologie de la nouvelle synthèse socialiste. Ceux qui résistent sont ceux qui « pensent savoir ». Par exemple Delanoë a une vraie difficulté à appréhender la France périphérique.
La seule question que doit se poser ce parti, c’est celle de l’égalité, c’est la seule thématique qui pourra rassembler à gauche 30 à 35% des inscrits. Tant que les partis de gouvernement s’appuieront sur des bases électorales de 10 à 15% des inscrits, ce pays sera ingouvernable.

http://www.marianne2.fr/Brustier-2-Europe-ecologie-ne-veut-pas-desesperer-Montorgueil_a189821.html?com#comments


Troisième partie: l'avenir de Sarkozy et de la gauche.

Est-ce que cette élection sonne la fin du mirage sarkozyste ?

Gaël Brustier: Je n’en suis pas sûr. Sarkozy n’est pas stupide. Personne ne s’opposera à lui à l’UMP. Il est bien entouré. Je ne parle pas du gouvernement mais de ses conseillers. Tant que Buisson et Guaino seront à la manœuvre, il peut retourner la situation. Ces deux là sont d'une astuce redoutable. Il y a une droitisation que la gauche ne veut pas voir et cet électorat sarko-lepéniste qui s’est éloigné de lui à l’occasion de ces régionales, il n’aura pas grand mal à le récupérer lors des présidentielles. Les régionales ne sont pas des élections très politiques. Contrairement à ce qu’il se dit, le débat sur l’identité nationale a été plus utile à la droite qu’on le prétend. La gauche est retombé dans ses vieux travers, les réflexes pavloviens des années 80, criant immédiatement à l’anti-racisme. Et aujourd’hui la ligne du PS ne permet pas la reconquête des électeurs d’en face.

Dans votre livre vous espériez une alternative avec l’émergence d’une coalition sociale majoritaire. Ça progresse ?

C’est difficile. Il y a un frémissement, le vieux monde ne veut pas mourir. Mais des éléments de l’ancien monde prennent conscience des choses. Est-ce que pour autant la gauche saura construire un programme, un projet, un discours d’ici à 2012 ? Je crois assez à l’hypothèse Prodi 2006. Une gauche sans véritable programme alternatif victorieuse sur le fil mais sous la pression culturelle permanente de la droite. D'où une véritable difficulté à gouverner dans la durée.

http://www.marianne2.fr/Brustier-3-en-2012,-nous-risquons-une-issue-a-la-Prodi_a189822.html?preaction=nl&id=5907737&idnl=25906&

lundi 22 février 2010


Mon camarade Gaël Brustier était l'invité de Philippe Arondel samedi 20 février à 20h sur Fréquence protestante.

Vous pouvez écouter l'émission ci-dessous :

tilidom.com

vendredi 27 novembre 2009

Le texte...et le son

Sur le lien suivant, une interview en ligne de Gaël Brustier sur les grandes thématiques de "Recherche le peuple désespérément" : http://luette.free.fr/spip/spip.php?article267