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mercredi 14 mai 2014

La Marseillaise est un chant de guerre…et de liberté. Réponse à Lambert Wilson

Statue de Rouget de Lisle à Lons-le-Saunier 


Le soleil cannois aurait-il déjà frappé ? Le maitre de cérémonie du festival de Cannes aurait été mieux inspiré en restant dans le registre du cinéma tant celui de l’histoire lui semble étranger. Ne l’accablons pourtant pas, il n’est pas le premier, et malheureusement pas le dernier, à ânonner ces sempiternelles bêtises sur la Marseillaise. 

Non, Monsieur Wilson, les paroles de la Marseillaise ne sont pas « épouvantables, sanguinaires, d'un autre temps, racistes et xénophobes » ! Non, ces paroles ne sont pas « d'un autre temps » ! La langue de Rabelais est-elle de notre temps ? La Marseillaise comme tout texte littéraire exige seulement un effort de recontextualisation de son écriture. Cet exercice ne devrait pas être impossible au grand lecteur qu’est Lambert Wilson ! 

Précisons-le donc une fois de plus, le « sang impur » de la Marseillaise n’est pas celui d’infâmes étrangers qui devraient rendre gorge d’avoir défié la Révolution française. Il est au contraire celui des jeunes citoyens français de l'an II qui peuvent enfin défendre leur patrie et mourir pour elle en versant leur « sang impur » comme disaient les nobles qui eux l'avaient « bleu ». Le peuple peut défendre sa nation, voilà tout ! Les révolutionnaires se sacrifient pour répandre la liberté en Europe contre les rois et les tyrans. La Marseillaise fut l’hymne de tous les opprimés du XXe siècle, de tous les peuples qui luttèrent pour leur liberté. Nulle xénophobie donc dans ce texte ! D’ailleurs un peu plus loin, Rouget de Lisle écrit : 

« Français, en guerriers magnanimes 
Portons ou retenons nos coups ! 
Épargnons ces tristes victimes, 
A regret, s'armant contre nous ! » 

Pour autant, le cri de Lambert Wilson contre notre hymne national semble dire autre chose. Il fait chorus avec toute une pensée médiatique et officielle, de la droite libérale à la gauche boboïsée, qui chantent les vertus de la diversité quand se pose la question de l’appartenance à une nation. En effet, il est d’autant plus difficile de s’intégrer à une nation pour des immigrés que les élites nationales daubent en permanence l’idée de nation. Or il clair que pour appartenir il faut chercher du commun, du lien. Contre l’atomisation du tout-individuel, la nation doit être un refuge où peut s’épanouir ce qui nous rassemble ; si ce n’est pas l’histoire, ce peut être des principes, des valeurs, des moments, des commémorations, des symboles, des chants… 

De la Marseillaise, on peut toujours en lire les paroles ou la chanter seul mais sa force est dans le chœur et les cœurs qui se réunissent pour la chanter ensemble, ou l’écouter « religieusement ». Chant de guerre, elle est un cri de défense d’un « nous » contre un « eux ». Il est primordial de le rappeler. Sans l’armée de l’an II, pas d’application des droits de l’homme et du citoyen. Le Code n’est rien sans le Glaive. La Marseillaise est l’expression populaire de cet élan civique qui promeut la nation comme acteur de l’Histoire. A cet égard, on comprend mieux que, dans une France que d’aucuns veulent apaisée et presque endormie, les paroles de ce chant guerrier puissent écorcher des oreilles devenues trop sensibles. 

Que certains, par provocation, entrainement ou aveuglement, la sifflent parfois lors de certaines rencontres footballistiques n’est qu’un des signes de sa vitalité. Que des élus ou des artistes méconnaissent à ce point les mots et l’histoire est plus gênant car l’amour de la patrie n’est jamais que l’accomplissement d’un parcours de connaissances et d’émotions pour chaque individu à qui l’on apprend à s’élever au rang de citoyen. Je pense que la Marseillaise participe toujours pleinement de cette ambition, tout du moins le devrait-elle.

Tribune reprise sur le site du Figaro

mardi 20 mars 2012

Pour une critique radicale des fermetures de classes

Le risque est grand de voir les cortèges de parents défendant l’école ou la classe de leurs enfants devenir un nouveau marronnier de l’actualité hivernale. Cette folklorisation est certainement recherchée par les promoteurs des contre-réformes à l’œuvre sur le mode : « ces gens-là sont sympathiques mais totalement irresponsables ». Le résultat est connu d’avance : ne se sentent concernés que ceux qui sont concernés. Pour mener des luttes utiles, il faut donc comprendre et faire comprendre la logique politique sous-tendue par ces fermetures. Pour « agir local », il faut « penser global » et « critiquer radical » au sens d’extirper jusqu’à la racine les mauvaises herbes de la désertion des services publics. 

Comme toutes les grandes manipulations, rien n’est caché. Les « orientations » sont définies dans un « schéma territorial des écoles du Jura ». En voici quelques extraits : « A la rentrée 2004, le département comptait 351 écoles publiques, 311 écoles publiques étaient recensées à la rentrée 2009. Le département a connu des fermetures d’écoles mais aussi des créations de pôles scolaires concentrés ainsi que des fusions d’écoles maternelles et élémentaires au sein d’une même commune. Ces dispositifs ont permis d’instaurer une meilleure dynamique pédagogique, ont contribué à réduite l’isolement par des projets communs et ont favorisé la mutualisation des équipements et des matériels. Cette évolution était nécessaire, au regard des enjeux associés à la maitrise du socle commun de connaissances et de compétences (…) Le maillage départemental des écoles est toujours caractérisé par une extrême dispersion des petites structures. Cette situation présente de réels inconvénients : manque d’émulation pour les élèves, travail en équipe difficile pour les professeurs, repères insuffisants pour l’évaluation des élèves. (…) Il convient de privilégier les structures de 6 à 8 classes au sein de pôles scolaires. » 

Voilà donc les objectifs de l’Education nationale pour le Jura. N’ayons aucune crainte d’inégalité à terme, cela doit être la même politique dans tous les autres départements de France. Le Jura n’étant pas une principauté, la politique de l’Education nationale reste nationale et elle a deux angles d’attaque pour faire accepter ces contre-réformes : le pédagogisme et l’expertise technocratique. Le tout a un but caché : faire des économies budgétaires sur le dos de l’Ecole. 

Grâce à quelles manipulations, les hiérarques de l’Education nationale croient-ils nous convaincre que la grande école à 15 km apprendra mieux à lire, écrire et compter que l’école du village ? A-t-on constaté dernièrement une amélioration sur le front de l’illettrisme suite à la fermeture massive d’écoles rurales ? Quant à la dernière lubie pédogagiste sur le travail en équipe des professeurs, il relève une fois encore plus de l’idéologie punitive contre les professeurs que de l’ambition pour les élèves. Tout cela n’est qu’un emballage de faux-semblants destinés à leurrer le gogo. Le ministère de l’Education nationale est bien devenu celui des marchands de sommeil ! 

L’avenir orwellien qu’il décide est donc tracé : le modèle des écoles maternelles et primaires est donc…le collège ! Une école (un « pôle scolaire » en novlangue) par canton, c’est l’idéal pour l’administration de l’Education nationale. Autant le dire clairement et que les parlementaires qui votent le budget de l’Etat assument leurs choix politiques ! Qu’ils aillent expliquer à leurs électeurs ruraux que leurs enfants de deux ou trois ans devront prendre le bus matin et soir, manger à la cantine (pour ceux qui en auront les moyens, les autres feront sans doute un régime hypo-calorique dans le cadre d’un programme de lutte contre l’obésité !!) et donc passer plus de 12 heures par jour hors de chez eux. Quelle modernité ! 

Budgétairement, puisque seule compte cette entrée, l’Etat ferme les écoles et demandent aux communautés de communes de construire et d’entretenir les « pôles scolaires » et aux Conseils généraux de financer les transports scolaires, avec une économie non négligeable en temps d’austérité européenne généralisée qui ne déguise en fait qu’un transfert de charges de l’Etat vers les collectivités qui, elles, n’ont pas droit au déficit. 

Bref, quand une société préfère embaucher des chauffeurs de bus plutôt que des instituteurs, on peut douter de son dynamisme, on peut même craindre son déclin. 

Jean-Philippe Huelin 
Essayiste, co-auteur de « Recherche le peuple désespérément » (Bourin, 2009) et « Voyage au bout de la droite » (Mille et une nuits, 2011) 
Tribune publiée sur le site "27 par classe"

jeudi 2 février 2012

Contre la suppression de l'histoire-géographie en Terminale S

« Les élèves sont français et ils doivent connaître la France, sa géographie et son histoire : son corps et son âme. Ils seront citoyens et ils doivent savoir ce qu'est une démocratie libre, quels droits leur confère, quels droits leur impose la souveraineté de la nation. » C’est ainsi que Jean Jaurès s’adressait le 15 janvier 1888, dans les colonnes de la Dépêche de Toulouse, aux instituteurs de son temps. Comprendre le monde, transmettre des connaissances et former des citoyens sont encore aujourd’hui les principales missions des professeurs de la République. Ils tentent de le faire contre l’air du temps et parfois contre un pouvoir politique qui tourne le dos à l’exigence républicaine.

La réforme du lycée, décidée par le gouvernement en 2009 et appliquée aujourd’hui, en est un douloureux exemple. Elle a en effet supprimé l’histoire-géographie du tronc commun en Terminale scientifique qui, rappelons-le, accueille 50% des effectifs des sections générales. Cette réforme a donc nécessité une refonte du programme d’histoire-géographie en Première.

Il est devenu nécessaire de faire dans la seule année de Première ce que l’on faisait auparavant en deux ans. L’enseignement est ainsi dénaturé. La chronologie, pourtant essentielle à la compréhension de l’histoire, est rendue impossible par un nouveau programme thématique qui demande d’étudier la Shoah avant l’arrivée d’Hitler au pouvoir ! Ainsi, un élève de Terminale scientifique n’étudiera plus l’histoire de la Vème République après 1962 ni les évènements ayant conduit à la situation actuelle au Proche et Moyen-Orient, ni l’histoire et la géographie des Etats-Unis au XXème siècle, ni l’Asie du Sud-est en géographie. Ce sont des outils indispensables à l’honnête-homme citoyen du XXIème siècle qui manqueront cruellement à nos élèves, nos futurs concitoyens.

Si les promoteurs de la réforme voulaient clarifier les filières au lycée, ils ont raté leurs cibles. Loin de n’être qu’une discipline littéraire, l’histoire-géographie est un outil pour comprendre le monde contemporain. Que penser en pleine crise économique, financière et sociale, celle dans laquelle nous vivons depuis 2008, de la quasi suppression de l’enseignement de la crise de 1929 dans les programmes ? C’est donc bien l’esprit critique et les humanités que l’on attaque une nouvelle fois.
Quelle incohérence d’ailleurs à supprimer en Terminale une discipline dont la maîtrise est nécessaire pour passer les concours d’entrée dans la plupart des grandes écoles en fin de Terminale ! Ne serait-ce pas une façon à peine masquée de l’Education nationale d’encourager ces élèves qui veulent passer ces concours à recourir à des écoles préparatoires privées dont les frais sont prohibitifs pour les élèves issus des couches populaires ?

Cette contre-réforme ne concerne pas que les professeurs d’histoire-géographie et leurs élèves. Je déteste tout corporatisme et n’y tomberai pas encore cette fois. De tout temps, quand un pouvoir politique attaque l’histoire-géographie ou la philosophie, c’est pour mettre au pas la société, pour empêcher le citoyen de se forger les outils qui lui permettent de rester libre, pour l’enfermer dans une complexité du monde qui le dépasserait et que seuls les « beaux esprits » pourraient percer. Le citoyen passif n’est pas le fruit d’une École républicaine. Il est donc du devoir de tous les citoyens de refuser cet assujettissement.

Cette mise au pas est d’autant plus insoutenable quand elle vient d’un pouvoir politique qui avait fait du retour à la chronologie son ambition ! Depuis, on a pu constater que, de Domrémy au plateau des Glières, l’histoire n’était en fait qu’un instrument au service d’une visibilité médiatique. L’histoire instrumentée pour convenance personnelle ou pour voter des lois mémorielles qui satisfont telle ou telle communauté n’est plus une discipline historique émancipatrice ; c’est un carcan qui enferme la pensée du sous-citoyen-téléspectateur.

Finalement, au-delà de ces considérations générales, nous le constatons chaque jour, cette réforme rend le programme moins intelligible à nos élèves et cela reste notre première préoccupation. Lors des États généraux de l’histoire et de la géographie tenus le samedi 28 février à Paris, l’association des professeurs d’histoire et de géographie a interpellé les candidats à l’élection présidentielle sur cette question. Leur position sera étudiée à la hauteur de l’enjeu.

Jean-Philippe Huelin, professeur d’histoire-géographie au lycée Jean-Michel de Lons-le-Saunier et coauteur de « Recherche le peuple désespérément » (Bourin, 2009) et « Voyage au bout de la droite » (Mille et une nuits, 2011)

mercredi 13 juillet 2011

Primaire : pour en finir avec la «prolophobie»

En désaccord avec la fondation Terra Nova qui ignore la géographie sociale française en conseillant à la gauche d'abandonner les couches populaires, Gaël Brustier - proche d'Arnaud Montebourg - et Jean-Philippe Huelin estiment que la primaire du PS peut révéler l'existence d'une véritable coalition sociale majoritaire.

Les primaires ont une vertu fondamentale : s’adresser à l’ensemble du pays non seulement pour désigner un candidat, pour définir un projet mais également pour changer la stratégie électorale de la gauche. Au-delà des rebondissements de la campagne, la gauche a l’occasion d’opérer un réalignement électoral conforme à ses valeurs et aux attentes du pays.

Dès l’instant où les partis ont décidé de cesser d’être des consciences collectives, il fallait changer d’organisation. Les primaires sont un chemin vers la conscientisation d’un plus grand nombre de Français, elles ont représenté et représentent le meilleur moyen de faire se lever un imaginaire alternatif à celui des droites dans notre pays. Les critiques des primaires sont souvent inopérantes car elles se fondent sur une conception du parti qui précisément n’existe plus. Le vieux parti hérité de la section des piques de la Révolution, à la fois conscience collective et outil de cette conscience collective, a bien souvent sombré. Il n’existe plus qu’en apparence et rassemble souvent des supporters parfois moins politisés qu’une bonne part de la société (il suffit de contempler le lip-dub UMP paru l’an passé).

Reconnaissons à la dernière publication de la fondation Terra Nova le mérite d’avoir posé à la gauche une question stratégique déterminante pour l’élection présidentielle de 2012 comme pour sa capacité à gouverner dans la durée. Cette note stratégique assume – ou avalise – avec un fond d’honnêteté une stratégie pourtant perdante. Elle théorise les conséquences du tournant néolibéral opéré, mais jamais revendiqué, par le PS en 1983. Terra Nova a donc publié une sorte de « Bad Godesberg stratégique ».

Le refrain des sociaux-libéraux les plus assumés est simple : ne servant plus les intérêts des couches populaires, la gauche ne doit plus leur mentir et aller chercher ses voix chez les classes plus favorisées qui ont fait ses derniers succès électoraux… obtenus dans des contextes d’abstention massive.

Cette stratégie là fait l’impasse sur la réalité de la géographie sociale française, électoralement objectivée le 29 mai 2005 et dans laquelle la droite s’est fondue le 6 mai 2007. La ligne de front politique passe à la fois par le Nord-est et par les zones périurbaines. C’est là que c’est opéré un réalignement électoral qui a porté la droite au pouvoir. C’est aussi là que les conséquences de la mondialisation atteignent un point d’incandescence préoccupant.

Abandonner ouvriers et employés (qui sont majoritaires en France), concéder les seniors à la droite (dans un pays relativement vieillissant) a pour corollaire de miser sur l’abstention. C’est là le grand non-dit de la note de Terra Nova mais c’est aussi le pari d’une certaine gauche, qui ne se donne pas les moyens de la conquête du temps long. Ce non-dit se fonde néanmoins sur une réalité, maintes fois démontrée par le géographe Christophe Guilluy : la gauche ne gagne les élections que quand les classes populaires ne se déplacent pas. Pour autant, sommes-nous certains que la gauche va pouvoir répondre durablement aux attentes d’un électorat des villes-centres tenté par ce que nous définissons comme l’hédonisme sécuritaire, électorat qui lui se déplace certes pour voter, mais qui manifeste une volatilité certaine ?

Terra Nova théorise a posteriori une stratégie électorale subie plus que voulue par les social-démocraties européennes (et donc française) depuis vingt ans, structurellement perdante, conséquence de choix politiques par rapport à la mondialisation et qui ne permet l’accession au pouvoir que très provisoirement à une gauche incapable d’inverser la droitisation des sociétés occidentales. La preuve par Prodi.

Cette stratégie, appelée dans le cas de Terra Nova « France de demain » mais qui prend aussi l’apparence fantasmagorique des « classes moyennes », est perdante car minoritaire. Cette coalition sociale associant « les diplômés, les jeunes, les minorités, les quartiers populaires et les femmes », outre qu’elle additionne des pommes et des poires, ne permet aucunement d’avoir une coalition sociale majoritaire sur laquelle une gauche de transformation sociale puisse s’appuyer dans la durée. Terra Nova omet, dans sa référence à Obama, de dire que les stratèges démocrates ont parfaitement intégré que les Démocrates ne domineraient dans la durée que s’ils parvenaient à reconquérir la « majorité oubliée » : les cols bleus, la working class, délaissée depuis quarante ans par le Democratic Party. Avec la stratégie de Terra Nova, on abandonnerait d’ailleurs le moteur stratégique de la gauche qui est le « front de classe », variante du bloc historique théorisé par Gramsci, le combat pour l’hégémonie culturelle, condition à la prise du pouvoir, et la volonté transformatrice sur la société. Que resterait-il donc à une gauche qui oublierait ses électeurs, son histoire et plus encore sa mission historique ?

Le grand impensé de la gauche française qui lui permettrait de sortir de l’impasse apparente qu’elle connait est donc la géographie sociale née de la mondialisation néolibérale. Comment prétendre faire une note de stratégie électorale en oubliant que la gauche n’est majoritaire que dans les centres des villes et qu’elle perd du terrain à mesure que l’on s’en éloigne ? Il y a une France des perdants de la mondialisation à qui l’accès aux villes et devenu impossible et qui est reléguée de plus en plus loin des centres. N’est-ce pas à eux que la gauche doit s’adresser ? Est-ce un hasard si ce sont surtout des ouvriers et des employés (qui sont d’ailleurs souvent mariés et qui pèsent beaucoup plus qu’un quart de la population active !) ? Une certaine prolophobie empêche de voir que les solutions à apporter sont de deux ordres : économiques et sociales d’une part, culturelles et identitaires de l’autre. C’est la force de l’idée de démondialisation, portée par Arnaud Montebourg, que de répondre à l’un et à l’autre.

Une coalition sociale majoritaire existe pour la gauche ; elle se définit par le rapport à la mondialisation, mais aussi à la démocratie et à l’égalité, à l’autorité de l’Etat et à la volonté politique face aux marchés. C’était une bonne part de la recette victorieuse de 1981, occultée par les commémorations sirupeuses du 10 mai dernier... Elle rassemblerait les ouvriers et les employés, périurbains et ruraux, l’autre gauche des centres-villes (c'est-à-dire les jeunes diplômés précarisés et les banlieues) et tous ceux qui aspirent dans les couches plus favorisées à voir notre pays retrouver le chemin d’un vrai progrès. Nos concitoyens possèdent une partie de la solution. Ils pourront choisir, s’ils le souhaitent, lors des primaires d’octobre prochain un socialisme de transformation, fortement républicain. A nous, collectivement, de leur faire percevoir l’importance de leur choix.

Jean-Philippe Huelin, & Gaël Brustier, co-auteurs de « Recherche le peuple désespérément » (Bourin Editeur, 2009) et « Voyage au bout de la droite » (Mille et une nuits, 2011)

Marianne2, Mardi 12 Juillet 2011

mardi 21 juin 2011

Pourquoi le berlusconisme pourrait survivre à Berlusconi

La double défaite électorale de Silvio Berlusconi - municipales et référendum - n’entame en rien la vigueur des droites italiennes. Umberto Bossi, le chef de la Ligue du Nord, a profité de la fragilisation du Cavaliere pour exiger ce dimanche 20 juin, à Pontida, site de la kermesse annuelle de son parti, une réforme fiscale et la décentralisation vers le Nord de quatre ministères.

A lire la presse française, après ses revers électoraux des municipales du 30 mai dernier et du référendum de lundi 13 juin, Berlusconi serait proche de la sortie. Nous serions donc au terme d’un épisode politique qui a débuté en 1994 quand le magnat transalpin est devenu le Premier ministre new look d’une Italie engluée dans un affairisme qui finit de détruire la 1ère république italienne. Par abus de langage, certains parlent même de « fin du berlusconisme ». Rien n’est moins sûr tant Il Cavaliere sait, tel le phénix, renaitre de ses cendres. En sus, comme disait Auguste Comte, « on ne détruit que ce que l’on remplace » et l’on voit mal aujourd’hui l’alternative à la droitisation impulsée par Berlusconi.

La gauche italienne n'est pas en mesure de remplacer Berlusconi

Qu’y a-t-il en effet face au berlusconisme ? Une gauche divisée, sans stratégie ni stratège. Rappelons que la gauche italienne est représentée au Parlement italien par le Parti Démocrate (PD), ce dernier avatar du Parti communiste italien qui est hégémonique à gauche, et l’Italie des Valeurs (IDV) d’Antonio Di Pietro. Ce petit parti de centre-gauche s’est rapproché de la gauche plus radicale, absente du Parlement depuis 2008, incarnée par le parti Gauche, Ecologie et Liberté (SEL) où cohabitent communistes et écologistes. Or c’est cette gauche « marginale » qui a remporté les plus grandes victoires aux municipales – Luigi de Magistris (IDV) à Naples et Giuliano Pisapia (SEL) à Milan – et c’est elle qui est à l’origine du référendum victorieux contre l’immunité pénale du Premier ministre, pour l’interdiction du retour au nucléaire et contre la privatisation de l’eau, à l’occasion duquel elle a su s’appuyer sur les associations citoyennes et la « société civile ».

Le Parti Démocrate, sorte de gauche institutionnelle, tente bien de récupérer les récentes victoires électorales mais il pâtit d’une sérieuse défiance dans l’opinion. Ses chefs n’ont rien d’autre à proposer qu’une énième grande coalition électorale qui irait des communistes au centre-droit, comme en 1996 et en 2006. Or il manquerait à cet attelage la clé de voûte naguère incarnée par Romano Prodi, l’homme de la parenthèse au berlusconisme.

La droite italienne est encore majoritaire en Italie

Ce que la gauche italienne n’arrive pas à comprendre c’est la profonde marque (pas seulement publicitaire) que le berlusconisme, fondé sur l’égoïsme et l’hédonisme, a imprimé sur la vie politique. En vingt ans, il a imposé une droitisation qui va bien au-delà d’une simple victoire électorale. C’est pourquoi le berlusconisme pourrait bien survivre à Berlusconi. En effet, dans un contexte politique favorable à la gauche, un récent sondage sur les intentions de vote des Italiens publié dans « la Repubblica » accorde 39% à la majorité parlementaire (le Peuple des Libertés de Silvio Berlusconi et la Ligue du Nord d'Umberto Bossi), 13% au centre-droit (UDC et Fini) et 42.5% à la gauche. La droite est donc encore majoritaire en Italie…

Berlusconi affaibli, Fini provisoirement sur la touche, c’est Bossi, partenaire incontournable de la coalition parlementaire, qui organise donc une nouvelle contestation de l’intérieur à la politique gouvernementale en demandant le transfert symbolique de ministères de Rome vers la « Padanie » et une réforme fiscale qui, ici comme ailleurs, rimerait avec baisse d’impôt…pour les plus riches.

On retrouve ici la fameuse alliance de la conservation et de la contestation, fondement de la droitisation tel que nous l’avons envisagé avec mon complice Gaël Brustier. Et déjà pointe le bout du nez de Giulio Tremonti, ancien du PSI et principal artisan de cette droitisation. Ministre de l’économie de Berlusconi depuis 1994, il s’impose comme une solution de rechange en cas de chute de Berlusconi, voire en successeur officiel pour les élections générales de 2013 si Berlusconi tient jusque-là. Quand on sait que Tremonti pense pouvoir faire sortir l’Italie de la crise politique et économique en réformant l’impôt sur le revenu qui passerait de cinq tranches à trois, on comprend mieux comment fonctionne ce processus dextriste : cette droite-là est un tank qui ne connaît ni la pause, ni la marche arrière...

Jean-Philippe Huelin, Atlantico.fr, 21 juin 2011

dimanche 12 juin 2011

La désindustrialisation de la France continue

Des suppressions d'emploi ont été annoncées chez l'équipementier automobile MBF dans le Haut-Jura (450 emplois), d'autres sont envisagées pour deux sites de PSA à Aulnay-sous-Bois et à Sevelnord. Jean-Philippe Huelin tire la sonnette d’alarme concernant ce phénomène de désindustrialisation.

Il a été annoncé le 31 mai 2011, la suppression de 199 des 450 emplois de l’équipementier automobile MBF Technologies à Saint-Claude dans le Haut-Jura. Cette usine, plus connue localement sous son nom historique, Manzoni-Bouchot (MB), est le dernier reliquat d’un groupe né dans cette même cité après la Seconde Guerre mondiale. L’usine a une activité de fonderie d’aluminium sous pression et d’usinage de pièces pour l’automobile, en particulier pour le voisin sochalien Peugeot et pour Renault. L’usine est passée de plus de 800 personnes en 2007 à 450 aujourd’hui et donc 250 demain.

Ce pourrait être à terme une fermeture d’usine de plus, celle d’une entreprise familiale tombée en 1999 dans la financiarisation de l’économie avec son rachat par un groupe financier suisse puis dans les griffes de l’externalisation de Peugeot à qui MB rachète la fonderie de Villers-la-Montagne en 2002. Tout aurait pu s’arranger avec la reprise de la branche fonderie par un concurrent français, le groupe Arche, en 2007, mais ce ne fut pas le cas.

Aujourd’hui en effet, ces licenciements portent en eux un symbole et un signal d’alarme. Le symbole tient dans la désindustrialisation d’un bassin d’emploi, le deuxième en Franche-Comté (elle-même première région industrielle de France), qui se situe dans une très vieille région industrielle, loin des grandes villes. Saint-Claude est une sous-préfecture de 11 000 habitants au cœur d’une zone rurale, d’un parc régional et d’un bassin de vie qui a perdu 10% de ses emplois entre 1999 et 2007.

Mais il y a deux autres informations tombées ce jour qui mettent en perspective ce désastre industriel pour ce secteur du Jura et qui au-delà de lui sont un véritable signal d’alarme. La première information est le projet de fermeture du site PSA d’Aulnay-Sous-Bois. Pour le groupe français PSA, cela doit correspondre à une volonté de rattraper son concurrent français qui le devance encore en matière de délocalisation : Peugeot affiche 37,2% de véhicules assemblés en France, Renault n'en a produit que 26,4%. Dans ces conditions, nul doute que la pression à la délocalisation soit très forte sur les sous-traitants de Peugeot ! Il faut ajouter que Renault a pris de l’avance en faisant tourner à plein régime la fonderie de Dacia en Roumanie…

La seconde information est le montant du déficit de la balance commerciale française qui a atteint en avril 2011 plus de 7 milliards d’euros. Notons que parmi les causes de l’accentuation de ce déficit vient le repli de 1.5% des exportations industrielles dû à la baisse des ventes d’équipements automobiles.

Qui peut aujourd’hui encore nier le lien entre désindustrialisation, délocalisation, appauvrissement et chômage ouvrier ? On ne peut plus seulement proposer au monde ouvrier, comme l’a fait avec courage le Conseil Régional de Franche-Comté, des formations qualifiantes en attendant la reprise. La crise financière de 2008 a bon dos et sert de prétexte à une désindustrialisation beaucoup plus profonde. Il s’agit donc de s’attaquer aux racines du processus. Rôle de l’euro, mesures de protectionnisme à l’échelle continentale, combat pour la « made in France », valorisation des savoir-faire ouvriers, tels sont entre autres, les vrais sujets sur lesquels on attend les candidats aux primaires. A eux de nous convaincre que le futur président de la République pourra s’opposer à la désindustrialisation de notre pays ! Qu’ils viennent l’expliquer aux ouvriers de Manzoni-Bouchot à Saint-Claude, on saura les écouter.

Jean-Philippe Huelin - Tribune | Dimanche 12 Juin 2011

mardi 7 juin 2011

Après le Portugal, il faut un état d'urgence idéologique à gauche!

Sur vingt-sept pays européens, plus que cinq sont aujourd'hui dirigés par la gauche, dont trois par coalition. Face à la percée des partis de droite en Espagne et surtout au Portugal, Jean-Philippe Huelin, professeur de géographie et militant socialiste, appelle à un renouveau de la social-démocratie européenne.

Nouvelle élection et donc nouvelle défaite pour la gauche européenne. José Socratès n’est qu’un nom de plus sur la liste des valeureux chefs de gouvernement socialiste ou social-démocrate européen vantés par les élites européennes avant d’être battus par leur propre peuple. Avec près de 38% des voix, son challenger conservateur, le bien-nommé Parti social-démocrate portugais a remporté 105 sièges dans la chambre monocamérale qui en compte 230. Allié au Centre démocratique et social qui a obtenu 24 sièges pour 12% des voix, la droite conservatrice a donc une confortable majorité qui va lui permettre de mettre en place des plans de rigueur encore plus rigoureux que ceux de José Socratès. Le futur premier ministre, Pedro Passos Coelho, s’est d’ailleurs déclaré « absolument lié » aux termes du dernier plan d’austérité élaboré par l’UE et le FMI.

Après les victoires municipales et régionales des droites espagnoles il y a quinze jours seulement, nous assistons donc à un printemps droitiste ibérique dont on peut déjà tirer au moins trois leçons :

1) Les échecs électoraux des socialistes ibériques Zapatero et Socratès, pourtant portés aux nues pour leur pragmatisme par les oppositions de gauche dans le reste de l’Europe, sonnent le glas du socialisme d’accompagnement de la crise. Sur les 27 pays européens, la gauche ne dirige plus aujourd’hui, excusez du peu, que 5 pays : Chypre (dirigé par un communiste), la Slovénie (où le gouvernement social-démocrate est minoritaire depuis mai), l’Autriche (en grande coalition avec les conservateurs), la Grèce de Papandréou et donc l’Espagne de Zapatero.

2) Les débats électoraux n’ont porté que sur la position du curseur sur l’échelle de l’austérité généralisée. Aucune imagination de la gauche gouvernementale, un suivisme ahurissant à l’égard des marchés financiers qui dictent leurs lois, tel est le quotidien du pauvre électeur qui se réclamerait encore de gauche… On le démobiliserait pour moins que cela !

3) Le mécontentement déserte le champ électoral pour se réfugier dans l’indignation (en Espagne) ou l’abstention (41% ce dimanche au Portugal, nouveau record pour la pourtant jeune démocratie portugaise !). Même la gauche de la gauche ne profite pas de la crise (-5% pour le Bloc de gauche au Portugal).

Face à un tel désastre, la sidération de la social-démocratie européenne est au moins aussi grande que celle de la France face à l’affaire DSK ! Il suffirait presque de quelques victoires municipales d’une gauche morale en Italie qui conteste plus Berlusconi dans son style que dans le fond de sa politique pour que la gauche se reprenne à rêver ! Chimères en réalité ! La crise continue de porter les droites européennes et les contestations semblent autant de nourritures nouvelles dont elles se délectent.

Face à un tel séisme politique et idéologique, la solution ne peut pourtant venir que d’une Révolution interne à la social-démocratie européenne. On attendrait d’elle qu’elle invente un socialisme de transformation qui lui permette de gagner un soutien populaire dans la durée. On voudrait voir l’Internationale socialiste décréter une sorte d’état d’urgence idéologique, s’ouvrir à toutes les tendances progressistes et tenir des Etats généraux du renouveau. On voudrait voir des responsables politiques prendre du recul par rapport à leur action, des penseurs européens lancer un débat pour la refondation de la gauche. On aimerait participer d’un grand mouvement d’émancipation des peuples, un nouveau printemps des peuples européens… malheureusement, comme l’écrivait le dramaturge espagnol Calderon au XVIIe siècle : « La vie est un songe et les songes rien que des songes. »

Jean-Philippe Huelin - Tribune | Mardi 7 Juin 2011

lundi 30 mai 2011

Le salaire maximum: aujourd'hui dans Pater, demain dans la loi ?

Animateur du site « Pour un salaire maximum » et coauteur de « Voyage au bout de la droite » (Mille et une nuits, 2011), Jean-Philippe Huelin défend l'idée qu'une loi pour le salaire maximum serait un symbole judicieux pour la campagne présidentielle de 2012.

Histoire d'une complicité puis d'un affrontement entre un président de la République (Alain Cavalier, le réalisateur) et son Premier Ministre (Vincent Lindon), le film Pater avance et défend l'idée d'un salaire maximum indexé sur le salaire minimum selon un coefficient qui sur lequel les deux hommes sont en désaccord : le Premier Ministre pense que le ratio doit être de un à dix, le président penche pour un à quinze. Pater ne figure pas au palmarès du festival, l’honneur des festivaliers est donc sauf !

Loin de la Croisette néanmoins, l’idée fait son chemin depuis le lancement de la pétition de Marianne en 2009. Elle fait aujourd’hui partie du programme des principaux partis de gauche : écart maximum de 1 à 20 entre les plus bas et les plus hauts salaires dans chaque entreprise pour le Parti de gauche, revenu maximal qui correspondrait à 30 fois le revenu médian pour Europe écologie - Les Verts, même le PS y vient puisque dans son projet pour 2012, il propose « qu'au sein des entreprises qui ont une participation publique dans leur capital, les rémunérations soient comprises dans une échelle de l'ordre de 1 à 20. » L’avancée peut paraître timide par rapport aux autres partis de gauche, il n’en reste pas moins que c’est un progrès encore inenvisageable il y a quelque temps…

Dans cette précampagne présidentielle, le salaire maximum sert de marqueur. Il est de presque tous les discours de Jean-Luc Mélenchon qui n’hésite jamais, avec son verbe gouailleur, à ressusciter le Georges Marchais de 1981 qui disait sur le plateau de l’émission Cartes sur table : « Au-dessus de 4 millions (d’anciens francs), 100% d'impôt, je prends tout ! » Eva Joly le reprend à son compte sans que Nicolas Hulot, étrangement, n’en fasse autant. Rien encore du côté des candidats socialistes à la primaire mais Arnaud Montebourg devrait sans doute le défendre pour donner du contenu symbolique à son socialisme de transformation. N’oublions pas qu’un récent sondage de l'Ifop publié par L’Humanité (1) montrait contre toute attente que la mesure recevait le soutien de 75% des personnes interrogées.

Le salaire maximum serait certes une mesure symbolique, c’est sa limite mais c’est sa principale force. Comment entrer dans un débat aussi ardu que celui sur la fiscalité sans annoncer une rupture avec les excès de la période actuelle ? Le salaire maximum pourrait être l’accroche populaire à la révolution fiscale si brillamment défendu par le trio Landais-Piketty-Saez (2). On ne pourra pas faire croire aux Français qu’on va sérieusement réformer l’impôt sur le revenu en lui redonnant sa nécessaire progressivité sans fixer de limites à la goinfrerie des hauts salaires. Un nouveau partage entre travail et capital passe par un retour à une décence commune qui rend impossible des écarts de revenus de 1 à 400.

Le salaire maximum est donc une formidable arme dont pourra se saisir un candidat de gauche qui voudrait battre le président sortant au second tour. Pour retrouver un écho et une crédibilité dans les couches populaires, le candidat de l’alternative en aura bien besoin.

(1) L’Humanité du 11 janvier 2011
(2) Pour une révolution fiscale, Le Seuil, 2011

Marianne2 - Jean-Philippe Huelin - Tribune | Lundi 30 Mai 2011

jeudi 12 mai 2011

Vers une coalition sociale majoritaire incluant le monde rural ?

Cette semaine, je suis l'invité du site d'information Shogoun et devient donc "l’empereur de Shogoun" (pour la semaine seulement, mon républicanisme est donc sauf!).

Nul doute que le vote du monde rural sera un des enjeux du scrutin présidentiel de l’année prochaine. Le PS a fourbi ses armes en travaillant sur un « bouclier rural » qui a été défendu récemment dans le cadre d’une proposition de loi à l’Assemblée nationale alors que les députés UMP ruraux se regroupaient dans un groupe d’influence appelé « Droite rurale ».

Rappelons que l’élection présidentielle de 2007 s’est très largement jouée dans la capacité des deux principaux candidats à gagner l’électorat populaire, surreprésenté dans le monde rural. A ce jeu, le candidat Sarkozy a surclassé sa rivale puisque la candidate socialiste, qui a certes rattrapé quelques longueurs dans le vote ouvrier par rapport au désastreux résultat de Lionel Jospin an 2002, reste la candidate des villes quand Nicolas Sarkozy se faisait le champion du monde rural. En réalité, le vote socialiste suit un « gradient d’urbanité » : plus on est proche du centre des villes, plus le score Royal augmente. Loin de la « réalité médiatique », cette coalition sociale des bobos et des banlieues (pour faire très très court) est structurellement minoritaire, la fondation Terra Nova devrait se pencher avec plus de sérieux sur cette réalité. Le défi pour une gauche qui voudrait reprendre le pouvoir dans la durée est donc de reprendre pied, politiquement et culturellement, dans ce monde rural.

Pour ce faire, le « bouclier rural » aborde de front les deux chantiers prioritaires pour le monde rural mais aussi en réalité pour l’ensemble de nos concitoyens : la question de l’égalité, en particulier face aux services publics, et celle de l’emploi. A la première, le texte de la proposition de loi met intelligemment en avant le critère de la durée maximale du trajet entre chaque citoyen rural et les services essentiels. A la seconde, il répond équité en proposant des zones de développement économique rural favorisées par de nouveaux outils fiscaux, bancaires et réglementaires.

Cependant, la perspective doit être bien plus large qu’une série de mesures, aussi indispensables soient-elles. C’est la perception du monde rural par la gauche qu’il faut modifier, c’est la vision souvent méprisante et parfois empreinte de prolophobie des élites urbaines pour la ruralité qu’il faut changer. La gauche doit retrouver le sens de l’épaisseur géographique de la France car l’apparition d’un archipel métropolitain aspiré par le turbo-capitalisme, délaissant et rejetant l’arrière-pays rural est la conséquence géographique de la mondialisation néolibérale. Des élites intégrées d’un côté, des couches populaires de plus en plus écartées du cours du monde de l’autre, cette situation est inacceptable pour tout républicain conséquent.

Finalement, la défense du monde rural, dans cette dimension de la préservation de l’unité nationale et du maintien de l’égalité républicaine entre tous les citoyens, est une des modalités les plus pratiques du combat contre la globalisation.

Jean-Philippe Huelin, Shogoun, 12 mai 2011

vendredi 29 avril 2011

Hollande : "chef anesthésiste d'une gauche aux idées étriquées"

Candidat aux primaires socialistes, François Hollande a lancé sa campagne ce mercredi 27 avril à Clichy-la-Garenne. Militant socialiste et co-auteur du livre "Voyage au bout de la droite", Jean-Philippe Huelin se montre sévère à l'égard de l'ancien Premier secrétaire de son parti qui ne s'empare pas suffisamment, selon lui, des questions majeures de notre époque.

On a les Rubicon qu’on peut et, pour François Hollande, Clichy-la-Garenne (« socialiste depuis un siècle » !) demeurera le sien face aux légions strauss-kahniennes. Le député de Corrèze s’est donc pleinement lancé mercredi soir dans la bataille pour les primaires. Impossible pour lui maintenant de faire machine arrière et de se retirer en négociant des places avec l’exilé de Washington. Oubliée sa vocation de comique troupier qu’il a pu développer à loisir naguère à la tête du PS : le nouveau Hollande est amaigri et sérieux, presque ennuyeux. Il a des propositions à faire pour la France. Prenons-le au mot et examinons…

Des propositions qui oublient les questions essentielles de notre époque

Son projet est fondé sur trois axes : la jeunesse, des impôts justes et le travail. Se côtoient donc « contrat de génération » permettant aux plus jeunes comme aux plus vieux de rester actifs avec des aides publiques, fusion de l’impôt sur le revenu et de la CSG et nouvelle démocratie sociale sur fond de participation… Sur ces sujets, on nous dit que le candidat a beaucoup travaillé, loin du tapage médiatique, entouré d’experts, avec sérieux.

Décidément, il y a un passé (passif ?) que le clan hollandais veut à tout prix faire oublier. On serait tenté d’y croire si le nouveau Hollande ne maitrisait pas l’art de l’esquive aussi bien que l’ancien Hollande l’art de la petite phrase.

Où est-il question de la mondialisation néolibérale, de la désindustrialisation de notre pays (voir le récent rapport du sénateur Bourquin) et des éventuelles solutions dans un protectionnisme européen qui érigerait des écluses sociales et environnementales aux importations venues du grand large ? Serait-ce les « vents dominants » qui effrayent l’ex-deloriste ? Et on ne parle même pas de la question de l’euro… Comme si les grands débats n’allaient pas être au centre des primaires ni de l’élection présidentielle, le candidat Hollande semble délimiter le champ du discutable et du non-discutable. Quand on a renoncé à mener des politiques budgétaires, monétaires et industrielles, on en est effectivement réduit à gérer les conséquences de la mondialisation néolibérale d’où les trois fameux axes de la campagne hollandaise.

DSK et Hollande : un renoncement commun

Il y avait donc, avec Dominique Strauss-Kahn, le renoncement assumé au socialisme sous label Washington, capitale de la finance mondiale, il y a aujourd’hui le renoncement patelin et biaisé à la mode de chez nous. Finalement, le Corrézien Hollande c’est Chirac moins la flamboyance. Il ne reste donc que le « petit père Queuille » celui qui théorisa l’évitement des problèmes.

En réalité, s’il monte dans les sondages, c’est certainement parce qu’il incarne le mieux le PS d’aujourd’hui. Après avoir organisé un long coma idéologique de dix ans comme fondé de pouvoir de Lionel Jospin (1997-2007), François Hollande est aujourd’hui l’incarnation du « socialisme municipal » qu’il a fait naître, celui qui gagne les élections locales pour éviter de vouloir changer le monde. Dans ces primaires, le candidat Hollande sera le chef anesthésiste d’une gauche aux idées étriquées et aux rêves qui se limitent à l’Élysée et l’Assemblée. Un moindre mal sans doute…

Jean-Philippe Huelin, Atlantico.fr, 29 avril 2011

lundi 11 avril 2011

Patrick Buisson fustige les prolophobes... mais travaille pour eux !

Gaël Brustier et Jean-Philippe Huelin répondent à la « prolophobie » - un concept qu'ils ont inventé - brocardée par Patrick Buisson dans Paris Match. Ils montrent que le conseiller de Nicolas Sarkozy travaille pour une droite qui n'a elle non plus rien de « prolophile ».

Depuis quelques jours, le terme de prolophobie fait florès. Dans un entretien donné à Paris Match le 29 mars 2011, Patrick Buisson, stratège de la droite et éminence grise du Président de la République, s’est en effet saisi d’un concept que nous avions inventé dans notre livre Recherche le peuple désespérément publié en 2009. Pour nous, il ne s’agissait pas de créer une panique morale en ajoutant une phobie de plus au manuel, déjà bien épais, des bons sentiments. Il s’agissait d’apostropher la gauche sur son rapport teinté de méfiance ou de défiance avec les catégories populaires qu’elle était censée représenter dans sa diversité. Nous n’avons pas déposé le terme et ne demandons aucun droit d’auteur mais puisque M. Buisson nous fait l’honneur de le reprendre à son compte, gageons qu’il acceptera notre grain de sel à son analyse.

Remarquons d’abord qu’il ne suffit pas de dénoncer la prolophobie pour être « prolophile ». La droite actuelle n’a rien de « prolophile », accordons lui d’être simplement pragmatique sinon un tantinet cynique. Il y eut une classe ouvrière pro-Reagan, il en eut une pro-Thatcher. Les régions industrielles d’Italie voient leurs ouvriers voter à droite et à l’extrême droite. Cette réalité électorale ne manifeste pas pour autant un basculement de cette droite dans le camp du progrès social ni de la révolution prolétarienne. Les ouvriers français attendent toujours les effets du slogan de 2007 : « Travailler plus pour gagner plus » … C'est peut-être d'ailleurs dans ce slogan que l'on retrouve les ressorts véritables de l'élection de Nicolas Sarkozy qui avait combiné habilement dimension économique et sociale d'une part et dimension culturelle et identitaire de l'autre. La combinaison des deux donnait cohérence et force à sa coalition sociale dans les urnes.

Le conseiller du Prince observe justement la délégitimation sociale d’un grand nombre de nos concitoyens – ouvriers ruraux, employés périurbains – quasi-absents du débat public, mais on ne comprend pas bien de quelle « classe dirigeante » il parle quand il dit : « Le mépris dans lequel les tient la classe dirigeante a quelque chose de sidérant. Nos élites sont mues par une invraisemblable prolophobie dont elles n’ont parfois même pas conscience. » Parle-t-il bien de la même classe dirigeante que nous, celle qui depuis dix ans fait des moulinets verbaux mais reste bien calée dans l’orthodoxie néolibérale ? Ou bien est-ce un raccourci pour désigner une fois de plus les élites soixante-huitardes qui seraient, malgré toutes les alternances, au pouvoir sans discontinuer depuis quarante ans ? On s’y perd un peu…

Patrick Buisson omet également une explication (alors qu’il fut l’artisan du rapprochement Villiers-Goldsmith en 1994) : deux systèmes de légitimation se font concurrence en France. Il y a une déconnexion entre le processus décisionnel européen – consensuel et élitaire – et le champ démocratique français – conflictuel et ancré dans la souveraineté populaire. Pour plus de rigueur et de cohérence, on aurait aimé que l’analyste de la prolophobie de 2011 ne participât pas à l’équipe présidentielle qui a fait passer par la fenêtre (celle du traité de Lisbonne), ce que le peuple français (et les couches populaires dans des proportions encore supérieures à la moyenne) avait évacué par la grande porte en mai 2005 ! De mauvais esprits pourraient dire qu’il a, à cette occasion, succombé à une méprise très prolophobe, « sans en avoir conscience » assurément…

Si la réponse à la mondialisation néolibérale et aux questions posées par le libre-échange demeure un enjeu fondamental (et alors même qu’un certain consensus élitaire, dont fait partie M. Sarkozy, interdit tout débat public sur ces questions), on ne peut nier aux représentations collectives une autonomie relative mais réelle par rapport aux problèmes économiques objectifs. N’y a-t-il pas là une explication aux difficultés des social-démocraties mais aussi de la « gauche de la gauche » ou de la gauche républicaine à parer le phénomène de droitisation ?

Prolophobie et droitisation

La prolophobie donne, nous semble-t-il, l’occasion d’aborder la question de la symbolique et des représentations collectives en politique.

Patrick Buisson commet en outre une erreur d’analyse : les classes populaires ne votent pas FN parce que le FN serait « identitaire » mais parce qu’il leur semble être aujourd’hui le seul à s’opposer à la cogestion des conséquences du libre-échange et à porter une forme de symbolique correspondant à la vision qu’ils se font du monde. C’est cette articulation des deux phénomènes qu’avait pourtant réussi le candidat Sarkozy en 2007. Il convient donc de relativiser une explication qui ne serait qu’économique et sociale et qui dénierait à la poussée du Front National toute dimension « culturelle ». Mais c’est néanmoins la question de la non-résolution des problèmes liés à la mondialisation néolibérale qui est au cœur du problème. Miser sur les pèlerinages pour redresser la situation, c’est assurer à son candidat le destin du Comte de Chambord, prétendant au trône écarté pour avoir plus pensé au drapeau blanc qu’à la France.

Classique, la différence entre l'idéologique et le culturel explique l'échec des débats sur l'identité nationale ou la faiblesse de l'adhésion à un discours sur les racines chrétiennes de la France. Il faut néanmoins se défier de solutions qui feraient l'impasse sur la dimension culturelle de la droitisation. Penser que des solutions purement économiques résoudront le divorce entre la gauche institutionnelle et les classes populaires risque de conduire à une impasse...

La gauche peut-elle continuer de nier la force propulsive de l’imaginaire collectif et son autonomie par rapport aux questions économiques et sociales ? Ce serait passer à coté d’une autre réalité importante de l’évolution électorale du pays. L’exemple du vote « chasseur » démontre que la droitisation n’est pas liée exclusivement à des questions économiques et sociales. Dans un certain nombre de cantons, les voix CPNT sont, dès le premier tour, purement et simplement captées par le candidat du FN. Nicolas Sarkozy avait déjà largement capté ce vote en 2007 alors qu’il avait peu parlé de « chasse », de « pêche », de nature et de traditions (toutes choses qui lui sont parfaitement indifférentes). Rappelons que le vote CPNT n’est, à l’origine, pas lié à la désindustrialisation du pays ni, directement, aux difficultés économiques et sociales que connaissent nos concitoyens. Rappelons aussi que pour 11 millions de Français ruraux, ce vote « chasseur » a pu représenter jusqu’à 1,2 million de voix en 2002 (400 000 voix en 2007). Selon les régions, cet électorat était plutôt d'origine « de gauche » ou « de droite ». Il a surtout représenté une forme de mobilisation ouvrière contre les « élites » et de résistance par rapport à l’hégémonie culturelle urbaine. En la matière, on ne peut nier, il est vrai, que la question soit culturelle mais elle semble liée à une forte dimension démocratique : défense d’un mode de vie contre des règlements et des lois qui semblent échapper au citoyen…

Ce qui a motivé l'invention du terme « prolophobie » c'est l'idée que le divorce entre les élites de gauche et les classes populaires revêtait certes une dimension économique (liée au tournant de 1983), évidemment une forte dimension démocratique mais qu'elle était liée à une forme d'insécurité culturelle qui pouvait motiver le processus de droitisation actuel.

Gaël Brustier & Jean-Philippe Huelin - Tribune | Lundi 11 Avril 2011

jeudi 27 janvier 2011

Accès aux soins : la campagne doit retrouver la santé

Face aux disparités géographiques et sociales d'accès aux soins, il faut que le projet de « bouclier rural » s'attèle à réduire au maximum la « fracture sanitaire » qui mine la santé. Ce qui implique une refonte considérable du système de santé, comme cette tribune collective* nous l'indique.

Aujourd’hui, les mobilisations pour défendre l’égalité de tous en matière de santé demeurent massives dans le monde rural. Les protestations pour maintenir et moderniser l’offre de soins sur des territoires abandonnés par la République sont évidemment nécessaires et utiles parce qu’elles obligent à imaginer et à inventer des solutions concrètes et adaptées à des territoires en mutation. Exode urbain, modernité d’un nouveau modèle de vie rurale, demande sociale légitime de partager les grands choix de politiques publiques, dépassement des logiques comptables à court terme sont, en effet, le socle de cette réflexion. Les suppressions de blocs chirurgicaux, les fermetures de services et en particulier de maternités de proximité, témoignent de l’aveuglement du gouvernement en matière de santé publique. Des propositions sont pourtant sur la table, issues notamment de la mission parlementaire sur l’offre de soins conduite en 2008. Le monde rural attend de l’Etat des actes concrets. Le « Bouclier rural » comporte des garanties dans le domaine sanitaire afin de stopper la désertification médicale à la campagne.

Une inégalité réelle !

Notre système de santé, longtemps glorifié comme l’un des meilleurs du monde, présente aujourd’hui de redoutables symptômes : un financement fragilisé, un pilotage contesté et éclaté, et surtout, la multiplication des inégalités d’accès à des soins de qualité qui foulent aux pieds le droit à la santé, principe reconnu par la constitution de notre République et exigence éthique essentielle.

Pour lire la suite, cliquer ici

Fabien BAZIN, conseiller général de la Nièvre, maire de Lormes
Olivier DUSSOPT, député de l'Ardèche
Jean-Philippe HUELIN, animateur du site « Vers un bouclier rural »
Christian PAUL, député de la Nièvre, président du laboratoire des idées
Michel VERGNIER, député de la Creuse

Marianne2, Jeudi 27 Janvier 2011

mercredi 22 décembre 2010

Bouclier rural : le coucou UMP ne fait pas le printemps de la ruralité

Les députés UMP s'adonneraient-il impunément au plagiat ? Selon Jean-Philippe Huelin, militant socialiste, la majorité en manque d'inspiration, se serait permise de piocher dans le projet du PS pour reprendre à son compte l'idée du «bouclier rural». Mais, les élus locaux de gauche eux ne se laisseront pas plumer de la sorte.

L’idée du « bouclier rural » est née dans l’esprit d’élus nivernais en 2009. Face aux provocations du Président Sarkozy et de son enfant chéri, le « bouclier fiscal », qui donnent toujours plus à ceux qui n’en ont déjà que trop, ces élus locaux ont soumis un texte au Conseil Général de la Nièvre (qui l’a approuvé à l’unanimité). Puis, cette proposition s’est enrichie d’un travail collectif intense et créatif au cours de l’année 2010 qui a donné naissance à une note publiée par le Laboratoire des idées du PS. Finalement, les principales propositions du « bouclier rural » ont été reprises par la convention nationale du PS sur l’égalité réelle qui a été approuvée par les militants début décembre.

Que la gauche se passionne pour les campagnes, voilà qui en était trop pour certains députés UMP ! On ne doit pas piquer le joujou de ces messieurs, même s’ils desservent en permanence les intérêts du monde rural en suivant aveuglement la politique inégalitaire de Nicolas Sarkozy. Les plus malins ont essayé de récupérer a posteriori le concept (Yannick Favennec, Mayenne) ou de monter à la va-vite un groupe « Droite rurale » à l’Assemblée nationale (Pierre Morel A l’Huissier, Lozère), les plus bégueules ont crié à la supercherie (Jean Auclair, Creuse). Face à la panique de ses partisans ne sachant plus comment aller défendre leur cher président en 2012, l’UMP ne peut plus pratiquer son bonneteau traditionnel à l’égard des campagnes. Elle passe donc au plagiat en bande organisée. Quand on ne sait plus quoi dire, on vole les idées des concurrents. Preuve que les idées nouvelles naissent aujourd’hui à gauche !

C’est ainsi que l’on retrouve sur le site de l’Assemblée nationale une proposition de loi déposée sans pudeur ce 20 décembre par une armada d’élus ruraux UMP sur les « investissements et les services dans les territoires ruraux ». L’exposé des motifs est hallucinant : « L’instauration d’un « bouclier rural », grâce à une loi d’orientation sur les investissements et les services dans les territoires ruraux, dans laquelle plusieurs mesures concrètes seraient inscrites, afin de faire de la ruralité un atout pour la France paraît aujourd’hui nécessaire ». A 180° des choix faits depuis 2002 ! Bref, par un tour de passe-passe qui risque fort de faire un flop, ces élus tentent de masquer leur propre bilan bien maigre pour les campagnes françaises : du non-remplacement d’un fonctionnaire sur deux partant en retraite (véritable saignée pour les services publics ruraux), aux annonces jamais transformées pour un plan d’aménagement de la fibre optique sur l’ensemble du territoire, en passant par les cartes scolaire, hospitalière, judiciaire, militaire… sans oublier la « réforme » des collectivités territoriales. Nous en oublions nécessairement. Certes, personne n’a le monopole du monde rural qui a besoin d’avocats ardents et de bâtisseurs sincères venus de tous les horizons, mais la cause est entendue : les pyromanes ne seront jamais les meilleurs architectes !

Face à la malhonnêteté intellectuelle érigée en doctrine de gouvernement, le PS n’entend pas reculer. Le monde rural a besoin d’investissements (concrets ou symboliques) de la part de la gauche, tant la droite a rompu l’égalité territoriale pourtant au fondement de notre République. La nouvelle société urbaine défendue par le PS va de pair avec le développement de la ruralité moderne. Poursuivant cette offensive pour revitaliser les campagnes, nous présenterons à l’Assemblée Nationale dans les prochaines semaines une proposition ambitieuse et innovante, tenant réellement compte de la situation des territoires ruraux.

D’ores et déjà, nous donnons rendez-vous à tous les promoteurs de la ruralité moderne le 5 février prochain à Guéret, dans la Creuse, pour débattre du bouclier rural ! Nous préférons l’original à la copie. Si un coucou UMP ne fera pas le printemps, l’alouette socialiste ne se laissera pas plumer !

Christian PAUL, député de la Nièvre, président du Laboratoire des idées
Michel VERGNIER, député de la Creuse
Olivier DUSSOPT, député de l’Ardèche
Fabien BAZIN, conseiller général de la Nièvre
Philippe BAUMEL, vice-président du conseil régional de Bourgogne
Nicolas SORET, président de la communauté de communes de Joigny
Jean-Philippe HUELIN, militant socialiste dans le Jura et animateur du site « Vers un bouclier rural »

Marianne2, Mercredi 22 Décembre 2010

jeudi 4 novembre 2010

11 millions de ruraux ont zappé Sarkozy. Que fait la gauche ?

Courtisé durant la campagne présidentielle par l'UMP, le monde rural a massivement voté pour Sarkozy. Depuis, ce secteur est laissé en friche par le parti présidentiel qui tente de renouer avec cet électorat via une droite rurale. La gauche, quant à elle, ne semble pas prendre la mesure de l'enjeu du vote rural. Pour Gaël Brustier et Jean-Philippe Huelin, auteurs de « Recherche le peuple désespérément », l'ignorer relève du «suicide politique».

Il est assez cocasse de voir se former à l’Assemblée Nationale un groupe de députés étiqueté « Droite rurale » sous l’impulsion du député UMP de Lozère Pierre Morel-A-L’Hussier. Plus cocasse encore de lire que ce groupe entend défendre, entre autres, les services publics en milieu rural. Ont-ils donc dormi depuis 2002 pour ne constater qu’aujourd’hui que leur propre camp s’est ingénié à détruire les services publics partout et surtout à la campagne ? Cette initiative vise autant à tenter de masquer les effets désastreux de l’action du pouvoir sur le plan économique et social sur le monde rural que de lutter contre le calamiteux bilan symbolique de l’action présidentielle qui heurte les forces traditionnellement conservatrices d’une partie des campagnes. Il révèle surtout que le monde rural représente aujourd’hui un enjeu stratégique essentiel pour 2012, ce que la gauche pourrait enfin comprendre…

Les zones rurales souffrent de l’image que véhiculent un certain nombre de représentations figées. Pour beaucoup de commentateurs, de prétendus analystes politiques, d’hommes politiques de gauche ou de droite (comme Monsieur Copé au soir des élections régionales), la « ruralité », c’est d’abord « vaches + tracteurs + jolis paysages ». Equation fausse qui mène tous ceux qui la suivent au désastre électoral dans ces zones. En vérité, le monde rural compte 11 millions de Français soit 20% de la population métropolitaine et certainement un peu plus de l’électorat potentiel ou de l’électorat qui se déplace effectivement aux urnes. Comme le soulignait un rapport de l’IGAS (Inspection Générale des Affaires Sociales) de septembre 2009, les zones rurales concentrent des problèmes sociaux majeurs. En zone rurale, 35% des actifs sont des ouvriers, souvent les plus précaires et les premiers frappés par les délocalisations. Seulement 8% sont des agriculteurs. Il existe une jeunesse ouvrière et une jeunesse précaire en milieux ruraux, ainsi que Nicolas Renahy, sociologue et auteur du lumineux ouvrage « Les gars du coin » (La Découverte, 2005) l’a démontré.

Rappelons que la France périphérique, rurale ou périurbaine, avait voté Nicolas Sarkozy en 2007. Comme l’analysait Jérôme Fourquet : « Le candidat UMP obtient 32,5 % des voix en moyenne nationale, mais 36 % dans les campagnes, alors que Ségolène Royal, qui est à 27 % en moyenne nationale, ne recueille que 21 % dans l'électorat rural. » Le phénomène se retrouve au second tour : Nicolas Sarkozy obtiendrait 58 % du vote rural, contre 52 à 53 % en moyenne nationale. Une ébauche de redressement des scores de la gauche dans ces régions a été opérée en particulier grâce à une hausse du vote ouvrier pour le candidat socialiste entre 2002 et 2007

Ignorer l'électorat rural relève du suicide politique

Le Parti Socialiste, par la voix d’un certain nombre des siens et au premier rang desquels Christian Paul, député de la Nièvre, a œuvré à élaborer un « bouclier rural », thème forgé depuis plusieurs mois par des militants et des élus socialistes ruraux et qui est d’ailleurs repris dans la prochaine Convention programmatique consacrée à « l’Egalité réelle ». Une véritable « Gauche rurale » est en train de s’organiser. Mais aussi pertinent soit-il, ce « bouclier » ne peut être que la première pièce d’un arsenal stratégique destiné à conquérir dans la durée des zones qui ne sont plus dévolues à la seule droite. Cette France périphérique s’exprime de plus en plus, les récents succès des manifestations locales contre la réforme des retraites l’ont prouvé.

Pour l’anecdote, en ce lendemain d’élections de mid-term aux Etats-Unis, l’intérêt porté par les deux partis américains à la jeunesse rurale s’est concrétisé par une bataille stratégique portée par l’un et par l’autre des camps. Reagan avait fait des suburbs (résidence pavillonnaires entourées de jardins visibles dans les banlieues périphériques des villes aux Etats-Unis, ndlr) le foyer de sa révolution conservatrice « grassroots », c'est-à-dire « par la base ». Les Démocrates se battent, à l’image d’un de leurs stratèges Ruy Teixeira, depuis plusieurs années pour conquérir l’électorat rural, en particulier dans le Colorado mais aussi dans d’autres Etats comme la Pennsylvanie (centrale) ou l’Ohio... Ignorer, chez nous, cet enjeu relèverait du suicide politique. Cette discrète initiative de la « droite rurale » peut permettre à la gauche française de ne pas se tromper.

Gaël Brustier et Jean-Philippe Huelin - Tribune | Jeudi 4 Novembre 2010
http://www.marianne2.fr/11-millions-de-ruraux-ont-zappe-Sarkozy-Que-fait-la-gauche_a199260.html

jeudi 28 octobre 2010

Fracture scolaire et sociale : la France des métropoles contre la France périphérique


La France «périphérique» a de quoi se révolter: fractures territoriales, fracture scolaire, forte désindustrialisation… Autant de dénominateurs qui poussent leur population à condamner la réforme des retraites. La preuve, pour Gaël Brustier et Jean-Philippe Huelin, co-auteurs de « Recherche le peuple désespérément », d'un profond malaise social.

En pleine crise sociale, sans doute est-il utile de revenir à quelques causes structurelles de ce malaise. A y regarder de près, la France « périphérique », celle qui concentre ouvriers et employés, a manifesté en masse : 10 000 personnes à Belfort, 3 000 à 4 000 au Creusot, des villes industrielles où la conscience de la concurrence internationale est, plus qu’ailleurs, aiguë. Le prompt renfort des lycéens et étudiants a donné aux manifestations une autre dimension. La colère des Français est à la confluence de plusieurs phénomènes : la désindustrialisation, le déclassement, la précarité, la peur de l’avenir composent un mélange explosif dont nous peinons à mesurer les effets. Les manifestations lycéennes, si structurées que puissent l’être des manifestations de jeunes de 17 ans, traduisent quant à elles une source d'angoisses, voire un rejet des inégalités scolaires, révélées par un ouvrage intitulé « Atlas des Fractures scolaires en France » (Autrement, septembre 2010) co-écrit par deux géographes, Patrice Caro et Rémi Rouault. Ce travail complète la compréhension que l’on a pu acquérir de la géographie sociale française grâce à Christophe Guilluy et Christophe Noyé et leur « Atlas des nouvelles fractures sociales » (Autrement, 2005). On ne sait si le gouvernement a bien pris la mesure de l’explosion de ces inégalités scolaires qui rendent de moins en moins supportable un chômage des jeunes de moins de 25 ans de l’ordre de 24%.

On le sait, le débat sur l’éducation est empreint de la querelle entre pédagogies constructivistes et tenants d’un structuralisme plus enclin à voir dans la transmission des savoirs et le rôle du magister l’une des clés pour faire progresser l’école de la République. Si cette question demeure essentielle, il ne peut être question de se dispenser d’une analyse géographique de la question scolaire en France. Celle-ci fait apparaître que les difficultés économiques et sociales de la France périphérique sont doublées par d’évidentes difficultés scolaires. Les fractures spatiales et sociales du territoire sont ainsi, à l’évidence, combinées à d’importantes fractures scolaires. N’est-ce pas là qu’il faut chercher les causes du malaise estudianto-lycéen et de la radicale colère d’un grand nombre de Français ?

Certaines cartes de cet atlas illustrent ces inégalités scolaires. Pourquoi réserver les sections européennes à certains établissements des centres-villes ? On connaît mieux aujourd’hui le « délit d’initiés » de certains qui choisissent les langues de leurs enfants pour maintenir un « entre-soi » social, gage, croient-ils, de réussite scolaire. Autre (bon) exemple, le chinois, langue de la puissance démographique et économique, n’est enseigné que dans quelques métropoles. On comprend évidemment que le manque d’enseignants ne permette pas une allocation égalitaire des postes, mais il est remarquable de constater que les lycéens de la France périphérique sont totalement privés de l’apprentissage d’une langue qui risque de devenir discriminante. Privez la France périphérique d’enseignement du Chinois et nos commerciaux de 2020 seront le fruit d’une reproduction sociale comme rarement il y en a eu. Le latin, lui-même, décrié comme élitiste, demeure l’une des options choisies pour accéder à des formations « d’élites » par beaucoup de lycéens de province (en particulier dans le Sud-Ouest). Cassez le latin et vous augmenterez les inégalités. On pourrait multiplier les exemples liés aux sorties précoces du système scolaire, aux inégalités devant l’obtention des diplômes, au chômage des jeunes diplômés. Notre école fonctionne à deux vitesses. La France aussi. Et c’est ce qui explique la force du mouvement social, salarié, étudiant ou lycéen, dans la « France périphérique ».

La géographie sociale et scolaire de notre pays aide à mieux comprendre comment la société française réagit à une réforme comme celle des retraites. Que des lycéens de 17 ans manifestent pour la retraite à 60 ans traduit moins leur souhait d’atteindre rapidement la retraite que leur angoisse de ne pouvoir accéder au monde du travail. La France est, dans son ensemble, traumatisée par la désindustrialisation massive du pays, dont le libre-échange est une des causes majeures. Elle l’est tout autant par le chômage des jeunes qui a atteint un taux record. Elle l’est par le déclassement, qui sape les fondations de l’édifice républicain. En ce sens, les lycéens et étudiants n’ont pas besoin d’être « manipulés » par les syndicats ou les partis. Ils sont le simple reflet d’un malaise social.

Jusqu’ici, la droite avait le quasi-monopole de la définition de l’imaginaire collectif et parvenait à créer autant de fausses consciences que l’état de la France le demandait. Ce monopole, elle peut le perdre. Mais, pour la vaincre, il faudra à la gauche le soin d’établir un projet alternatif « crédible », c'est-à-dire moins raisonnable qu’inspiré par la raison et la compréhension de la globalisation (dans un contexte de chute programmée du dollar). Ce projet doit en tout domaine définir une nouvelle égalité entre les citoyens pour retisser des liens entre classes sociales qui se tournent le dos de plus en plus, à l’École comme dans la société. Il lui faudra aussi contribuer à bâtir des représentations collectives alternatives à celles véhiculées par la droite. Il y a encore du travail…

Gaël Brustier & Jean-Philippe Huelin - Tribune | Jeudi 28 Octobre 2010
http://www.marianne2.fr/Fracture-scolaire-et-sociale-la-France-des-metropoles-contre-la-France-peripherique_a198992.html

samedi 28 août 2010

De l’armistice à l’unité de la gauche ?

« La guerre des gauches n’aura pas lieu ». C’est le titre de la note publiée par la fondation Jean-Jaurès sous la signature de François Miquet-Marty, président de l’institut de sondage Viavoice. L’analyse ne manque pas d’intérêts. Loin des sondages de popularité qui disent l’air du temps sans dire grand-chose de notre temps, cette étude prend du champ ; elle met en perspective sur plus d’une dizaine d’années l’évolution des galaxies composant la gauche française et défend une thèse : « les univers internes à la gauche apparaissent désormais moins incompatibles qu’ils ne l’étaient. » Le sondeur observe ainsi une certaine conciliation idéologique entre les différentes familles de la gauche qu’il regroupe en cinq peuples : gauche interventionniste, gauche anti-libérale, gauche sociale-libérale, gauche morale anticonsumériste et gauche antisystème et écologiste. On pourrait discuter à loisir cette typologie, préciser les contours assez flous de cette gauche morale et anticonsumériste dont l’égérie serait Ségolène Royal, douter que Daniel Cohn-Bendit puisse être le leader de cette gauche antisystème et écologiste lui qui incarne, plus qu’un autre et depuis quarante ans, le système libérale…tel n’est pas le propos ici. Prenons comme un fait cet état de l’opinion de gauche et essayons de tracer des pistes pour que se rejoignent les aspirations du peuple de gauche et la volonté des partis d’accéder au pouvoir.

Des défaites qui forgent des conciliations

La première observation concerne les registres de conciliation des gauches pointés par l’auteur. Longtemps la gauche a marché sur deux jambes : réforme/révolution, ordre/mouvement, marxisme/républicanisme, socialisme/communisme… Il y a avait à gauche une nécessité toujours renouvelée de dépasser les antagonismes ; cette dialectique hégélienne était l’exercice de style de toute démarche visant à unifier électoralement la famille. Ce moteur dialectique semble bien s’être épuisé depuis les années 1980 et les deux Eglises de la gauche sont devenues des chapelles qui ont gagné en plasticité ce qu’elles ont perdu en fidélité des communiants et en force de frappe politique. Les galaxies se chevauchent, s’entremêlent, leurs contours idéologiques se brouillent et cette nouvelle pluralité un peu brouillonne de la gauche est certainement un des principaux facteurs de ses défaites. Quand les indignations, qu’elles concernent l’état de la société, la dénonciation de la société de consommation ou la nature des pouvoirs, se succèdent sans se coordonner, on a peut-être un rapprochement entre peuples de gauche mais on n’a ni stratégie ni tactique au sommet qui permette la victoire électorale.

Ce qui a rendu possible cette conciliation des gauches doit certainement être recherché dans les défaites électorales et idéologiques de la gauche. Les défaites aux élections présidentielles de 1995, 2002 et 2007 ne reflètent que l’impossibilité de chacune de ses galaxies à combattre seule la droitisation rampante de notre société. Passant de la dialectique à l’équilibrisme et renonçant à s’adresser à la France populaire, celle des ouvriers et des employés, il était bien difficile au candidat socialiste, à qui il échoit cette tâche, de rassembler toutes les gauches sur son nom ou son programme.

Le « Peuple de l’Egalité », le parti de toute la gauche

Face aux défaites et à ce rapprochement idéologique de la base, la question que doivent se poser les responsables politiques de gauche est très simple : comment cette conciliation idéologique peut-elle se pérenniser sans un univers commun à toutes ces galaxies ? C’est la question du rassemblement partisan des forces de gauche qui doit être ici posée. Si plus rien ne sépare fondamentalement ces peuples de gauche, pourquoi conserver les théâtres d’ombres que sont devenus nos partis respectifs ? Si l’on ne veut pas que les conciliations idéologiques ne soient que des étapes vers un inéluctable divorce entre le peuple de gauche et ses dirigeants, cette étude place les appareils politiques de gauche face à leurs responsabilités.

On ne peut que regretter l’actuelle absence de cadre, et même de projet de cadre, commun à toute la gauche qui serait le lieu où s’enregistreraient justement les conciliations qui se dégagent dans le peuple de gauche. Il y a une fenêtre de tir historique pour construire un grand parti de toute la gauche. On ne pourrait pas l’accuser d’être un « machin » venu d’en haut, il serait l’accomplissement d’un rapprochement idéologique survenu à la base. L’Histoire nous a montré que seuls les processus d’Union programmatique pouvaient permettre à la gauche française d’accéder dans la durée aux responsabilités nationales. Alors à quand les fondations d’un « Peuple de l’Egalité » rassemblant toutes les tendances de gauche ?

Enfin, s’il n’y a plus fondamentalement de guerre interne à la gauche, il faut s’en féliciter mais il ne faut néanmoins pas se désarmer. Plus que cela, nous devons nous réarmer face à la droite. Ce réarmement passe certainement par une clarification sur ce que l’on entend par la « société du care », la sécurisation des parcours professionnels et aussi sur la question retraite afin de sortir de la stratégie de l’équilibrisme. Depuis trop longtemps, certaines élites de gauche ont renforcé l’image d’une République émolliente et apaisée qui permettait toutes les confusions entre droite et gauche. Cette stratégie de l’accommodement, datons-la pour aller vite du tournant libéral de 1983, a été la base de l’ouverture sarkozyenne, symbole le plus visible de la victoire sur le terrain politique de la victoire de la droite dans la guerre pour l’hégémonie culturelle.

Jean-Philippe HUELIN

Publié sur le site Marianne2.fr :
http://www.marianne2.fr/Vers-l-unite-des-cinq-gauches_a196731.html

jeudi 12 août 2010

Entre EDF et le monde rural, il y a de l’électricité dans l’air…

La qualité de la distribution de l’électricité se détériore gravement en France depuis 10 ans. Les coupures sont de plus en plus longues, surtout dans les territoires ruraux, car la maintenance du réseau n’est plus une priorité. Sont en cause EDF bien sûr mais aussi l’Etat…

Avec son plan de relance, le gouvernement fait miroiter le très haut débit au monde rural. Celui-ci connaît certes l’adage (« les promesses n’engagent que ceux qui y croient »), mais surtout, il ne peut que constater la dégradation de la qualité du réseau électrique existant. C’est comme si on vous promettait d’entrer dans le XXIème siècle en vous privant des technologies du XIXème ! Faudrait-il envisager l’acquisition d’une dynamo de bicyclette pour faire tourner nos ordinateurs ? C’est un peu cela, l’attitude du gouvernement par rapport aux campagnes !

Reprenons dans le détail. Un rapport d’étape sur la qualité de la distribution d’électricité a été rendu public au mois de mars dernier. Sans faire trop de bruit, ce rapport lâche pourtant un certain nombre de bombes qui pourraient révolter la France rurale. Que disent ses auteurs, tous deux vice-présidents de la Commission de Régulation de l’Energie (CRE) ? « Les performances des réseaux se sont très sensiblement dégradées ». « Le temps moyen annuel de coupure des réseaux est actuellement de 1h30 pour le consommateur » avec de fortes variations selon les départements puisqu’il était « en 2008 de 35h31mn en Lozère pour seulement 20mn à Paris » ! Pour tous, ce « temps a augmenté de moitié ces dix dernières années. » Nous ne sommes donc pas surpris de retrouver nos deux départements ruraux, la Nièvre et le Jura, parmi les départements où les coupures sont les plus longues…

EDF et l’Etat pointés du doigt

Mais les auteurs ne font pas seulement la liste des dégradations, ils en pointent aussi sans détour les causes : cette « dégradation réside dans l’insuffisance des investissements d’ERDF » (filiale à 100% d’EDF) qui se détourne de sa mission de distribution depuis « l’ouverture à la concurrence de la fourniture d’électricité » qui a occasionné une « réduction excessive à la fois de la maintenance préventive et des investissements de modernisation du réseau ». En clair, EDF préfère investir ses fonds propres pour faire des acquisitions à l’étranger plutôt que dans les campagnes françaises ! Mais alors pourquoi conserver le « F » d’EDF ?

Enfin, les auteurs ne manquent pas de pointer également les errances de l’Etat qui préfère accompagner la stratégie financière d’EDF, dont il reste le principal actionnaire, plutôt que de défendre l’intérêt de nos communes. Il est vrai que les dirigeants de notre pays fréquentent plus Henri Proglio, le patron d’EDF, que les élus ruraux… L’Etat ne fait donc rien pour rappeler EDF à sa mission. Déjà le décret du 24 décembre 2007 fixait un niveau d’exigence minimale plus bas que les performances constatées cette même année. Si ce n’est pas de l’incitation à la régression, cela y ressemble… Mais mieux encore, tout récemment, les critères retenus par l’arrêté qualité, modifié le 25 février 2010, restent moins sévères que les dispositions contractuelles des cahiers des charges de concession ! Car même si EDF semble faire la loi en matière de distribution d’électricité, il ne faut jamais oublier que les lignes électriques appartiennent aux communes qui souvent en transfert la compétence à des syndicats intercommunaux. EDF n’est donc que le concessionnaire et doit l’entretien des réseaux concédés !

Maintenir l’égalité réelle entre les territoires

Il convient de rappeler aussi les valeurs qui ont présidé en 1946 à la mise en place du système électrique français : universalité de la desserte, péréquation tarifaire et égalité de traitement de tous les citoyens en matière de qualité de l’énergie distribuée. Ces principes ne sont peut-être plus très en cour chez nos élites politiques et financières mais nous, nous y tenons ! Et nous n’accepterons pas que ces principes républicains soient bafoués ! A cet égard, il est inacceptable, comme le prévoit ce fameux arrêté de février 2010, que soit mis en place un zonage du territoire en trois secteurs A, B et C où la qualité de la distribution varierait de manière décroissante. Par exemple dans la Nièvre, sur 312 communes, il y en aurait 12 en catégorie B et le reste en catégorie C… aucune en catégorie A ! C’est proprement scandaleux dans la mesure où cela remet en cause le principe d’égalité face au service public.

Derrière ces décisions qui peuvent à première vue paraître subalternes au regard d’autres inégalités criantes en matière de service public entre les villes et les campagnes, il y a un enjeu considérable pour le développement du monde rural. Qui voudrait devenir un consommateur de seconde zone ? Quel couple voudrait s’installer à la campagne et profiter du même niveau d’équipement qu’à la ville alors qu’on lui « promet » plus de 30h de coupure d’électricité chaque année (sans compter les coupures liés aux accidents et cela peut arriver avec des vents de…70 km/h seulement tant les lignes ne sont plus entretenues !) ? Quelles entreprises iront investir dans des secteurs où on ne peut pas leur garantir une certaine continuité du courant électrique ? Faudrait-il que les collectivités leur paye des groupes électrogènes, comme en disposent les missions humanitaires de secours dans les pays pauvres ?

Nous en appelons donc au gouvernement et en tout premier lieu à Michel Mercier, ministre de l'Espace rural et de l'Aménagement du territoire, afin qu’il rappelle EDF à son devoir et au respect de ses engagements. Pour notre part, nous continuons notre combat pour un bouclier rural, afin de donner plus à ceux qui reçoivent de moins en moins et afin surtout de garantir une égalité réelle entre l’ensemble des citoyens français, quel que soit le territoire où ils vivent. Les dégradations alarmantes en matière de distribution de l’électricité que nous venons de rappeler le démontre, rien n’est définitivement acquis et nous devrons nous battre pour inverser cette pente mortifère qui voit les espaces urbains « larguer » les campagnes. Ce serait la fin de notre République.

Fabien BAZIN, conseiller général et maire de Lormes dans la Nièvre
Jean-Philippe HUELIN, militant socialiste dans le Jura
sont tous deux les promoteurs du « bouclier rural »
et Guy HOURCABIE, conseiller général de la Nièvre et vice-président délégué de la Fédération Nationale des Collectivités Concédantes et Régies (FNCCR)

Publié sur le site Marianne2.fr : http://www.marianne2.fr/Entre-EDF-et-le-monde-rural-il-y-a-de-l-electricite-dans-l-air_a196223.html