vendredi 18 septembre 2009

Le sens d’un engagement (et d’une candidature)

Ma candidature au poste de premier des socialistes de la liste régionale en Franche-Comté suscite une certaine curiosité. J’ai néanmoins choisi de ne répondre à aucune sollicitation médiatique pour une raison simple : il s’agit d’une campagne interne au Parti Socialiste et la moindre des corrections et de livrer mes motivations en primeur aux militants socialistes qui seuls trancheront.

Je me contenterai ici de présenter mon parcours politique et mes récentes publications dans la presse :

Né à Montbéliard il y a 30 ans, je suis originaire de Delle dans le Territoire de Belfort. Mon engagement politique a commencé à l’âge de vingt ans dans les rangs du Mouvement Des Citoyens. J’y ai rapidement acquis des responsabilités : secrétaire de la section de Delle, membre du secrétariat fédéral, responsable Grand-Est jeune de la campagne présidentielle de Jean-Pierre Chevènement en 2002 puis enfin directeur de campagne législative de Jackie Drouet, candidat du Pôle Républicain dans la 1ère circonscription du Territoire de Belfort en 2002.

Eloigné de notre région pendant trois ans suite à une mutation professionnelle (je suis professeur d’histoire-géographie), j’ai eu l’occasion de faire campagne pour le « non » au Traité Constitutionnel Européen en 2005 dans le département du Var où j’ai adhéré au Parti Socialiste.

Revenu en Franche-Comté depuis la rentrée 2006, je suis professeur titulaire remplaçant dans le Jura. En politique, j’essaie d’allier le militantisme local à la réflexion plus générale. Dans le cadre du congrès de Reims, j’ai ainsi co-rédigé une contribution thématique sur l’influence de la mondialisation néolibérale dans les transformations de la sociologie française.

Depuis, j’ai beaucoup travaillé sur la déstructuration des couches populaires et sur les raisons de leur désamour avec notre parti. La réflexion portée par cette contribution s’est d’ailleurs poursuivie dans l’écriture à quatre mains d’un livre intitulé « Recherche le peuple désespérément », coécrit avec mon camarade Gaël Brustier et qui sortira le 15 octobre prochain chez Bourin éditeur.

J’ai eu l’occasion aussi de réfléchir à la situation de notre parti : de la spécialisation du PS dans les élections locales et des problèmes que cela entraine, à la déconfiture des récentes élections européennes qui s’expliquent, entre autres, par un décalage entre dirigeants socialistes et attentes populaires et par une absence de ligne suffisamment claire pour convaincre notre électorat « naturel ». Je pense que le PS doit revenir à ses fondamentaux pour retrouver le sens du peuple.

Soucieux du décalage toujours plus grand entre les élites urbaines et des couches populaires de plus en plus périphériques, j’ai dénoncé récemment les conditions d’application de la taxe carbone.

Depuis mes débuts au PS, je suis engagé dans son processus de rénovation. A cet égard, je défends la mise en place de primaires ouvertes et populaires de gauche car elles vont dans le sens du dialogue nécessaire entre formations et militants de gauche, chose que j’essaie de mettre en pratique à Lons-le-Saunier avec le « Cercle Jean-Jaurès » que je préside.

Par ailleurs, j’anime le site « Pour un salaire maximum », proposition qui pourrait permettre à la gauche de se retrouver sur une mesure symbolique mais concrète, aux antipodes de l’actuelle dérive néolibérale.

dimanche 13 septembre 2009

Série sur l'impossible rénovation interne du PS (2) : les primaires

Je vous propose une courte note de lecture du livre d'Olivier Ferrand et Arnaud Montebourg, Primaire, comment sauver la gauche.

Paru le 17 juin 2009, le rapport « pour des primaires ouvertes et populaires » rédigé par Olivier Ferrand et Arnaud Montebourg a, dans un premier temps, suscité peu de réactions. Ce n’est qu’au sortir de l’été, quand le fulminant député de Saône-et-Loire a menacé de quitter le PS s’il ne bougeait pas sur cette question que les primaires ont fait la une des médias et le devoir de rentrée des socialistes. Une fois de plus, le vent de la popularité sondagière a emporté les dernières réserves de la vieille garde solferinesque. Il est fort probable que les militants socialistes valident le 1er octobre prochain ce principe des primaires ouvertes sur lequel peu aurait parié il y a encore un an.

Pour les auteurs, ce n’est rien de moins qu’une révolution démocratique de la gauche, capable de sortir le PS de l’ornière politique dans laquelle il est embourbé depuis 2002. On peut douter de cette assertion sans pour autant négliger l’idée de primaires. La lecture de nouveau « petit livre rouge » finira d’ailleurs par emporter l’adhésion des plus sceptiques.

Après un retour sur les précédentes désignations des candidats socialistes à la présidence, les auteurs montrent les atouts (démocratisation du parti, engouement populaire) et les inconvénients (accès à la candidature très fermé, calendrier tardif, campagne courte et neutralisée, absence de moment fédérateur à l’issue du vote) de la dernière désignation interne de 2006.

Par la suite, la comparaison avec les modèles de primaires à l’étranger convainc de la nécessité de construire des primaires à la française qui s’inspirent plus de la primaire compétitive à l’américaine que de la primaire de légitimation à l’italienne ; pour une raison simple, nous n’avons pas de « leader naturel » à gauche aujourd’hui.

Quelles primaires à la française, alors ? Pour Ferrand et Montebourg, peu de doutes, elles doivent être ouvertes aux sympathisants, élargies à tous les partis de gauche qui le souhaitent avec un accès large à la candidature. Là où ils sont le moins affirmatif, cela concerne la procédure. Ils suggèrent en effet une primaire en deux phases : d’abord des éliminatoires puis un scrutin à deux tours. Les éliminatoires se dérouleraient en trois votes successifs sur la base de circonscriptions territoriales composés de dix départements limitrophes et différents à chaque vote, avec la nécessité pour le candidat de franchir la barre des 5% puis des 10% et enfin des 15% dans le troisième vote afin d’être qualifié pour la deuxième phase, celle du vote national à deux tours.

Si le procédé est complexe, il a le mérite d’entretenir une sorte de suspense sur une période assez longue ce qui oblige les candidats à dévoiler leur programme sans pouvoir rester dans une logique « d’image ».

Enfin, pour répondre à toutes les critiques, le dernier chapitre livre tous les arguments aux défenseurs du projet. Bref, un petit livre rondement mené qui répond largement à son objectif de départ : on est convaincu.

mardi 8 septembre 2009

Série sur l'impossible rénovation interne du PS (1) : le mandat unique

Ah, qu'il était beau le discours de clôture des Universités d'été de la Rochelle ! Ah, qu'il avait de la gueule ce projet de rénovation interne tant attendu ! Ah, que l'on attendait enfin, après la glaciation hollandaise, une véritable rénovation interne ! Las, depuis, on a appris que le non-cumul ne serait applicable qu'après les élections régionales et on a aussitôt compris que la consultation des militants prévue le 1er octobre n'avait pour seul but que de mobiliser des militants peu enclins, on les comprend, à venir entériner le choix des présidents de Conseils Régionaux sortants, qui ont tous, cela va de soi, un bon bilan, de repartir au charbon ! Honneur donc à ceux qui, comme Barbara Romagnan, continue de prêcher dans le désert des barons socialistes, dernière étape avant la mer ! ? (JPH)

La proposition formulée par Martine Aubry d'interdire le cumul des mandats au sein du Parti socialiste ne devrait s'appliquer qu'après les élections régionales, si jamais les militants y consentent. «N'y a-t-il pas le risque une nouvelle fois d'annoncer des propositions novatrices et de toujours de différer leur mise en œuvre?», s'inquiète Barbara Romagnan, conseillère générale PS du Doubs et docteure en sciences politiques.

Le discours de Martine Aubry à La Rochelle est encourageant, en particulier sa prise de position sur le mandat unique, outil essentiel de la rénovation du Parti socialiste et de la vie politique française, où 85% des députés et sénateurs détiennent un autre mandat électif. Cette décision est courageuse lorsqu'on connaît la pesanteur et la frilosité de certains sur cette question. En revanche, je m'inquiète du fait qu'elle propose que cela ne s'applique qu'après les élections régionales. N'y a-t-il pas le risque une nouvelle fois d'annoncer des propositions novatrices et de toujours de différer leur mise en œuvre ? N'y a-t-il pas le risque de renforcer ainsi le décalage entre les paroles et les actes, qui participe largement du discrédit des politiques ?

Avec le mandat unique, nous avons une occasion de traduire nos propos en actes sans attendre une prochaine hypothétique victoire en même temps que nous nous donnons les moyens de l'emporter aux élections à venir. En l'appliquant dès aujourd'hui pour la constitution de nos listes pour les élections régionales, c'est un véritable électro-choc que nous déclencherons, électro-choc sans doute indispensable pour remettre nos listes dans une logique de victoire, car nous savons bien que ces élections vont être très difficiles.

Premièrement, dans notre vision républicaine de la représentation, les élus n'ont pas de sexe, pas d'âge, pas d'appartenance sociale, pas d'origine, pas de couleur. Pourtant, notre parti - et les autres également - se ridiculise en payant des amendes parce que, ne respectant pas la parité hommes-femmes, il enfreint la loi qu'il avait lui-même fait voter. Si l'on exerce un seul mandat, au maximum trois fois de suite, cela libérera bien des places, et ne manquera pas de faire émerger de nouveaux candidats. Peut-être cela redonnera-t-il le goût de l'engagement et des responsabilités à ceux qui sont aujourd'hui éloignés de l'action collective. Notre parti mérite mieux qu'une moyenne d'âge supérieure à 55 ans, mieux que les maigres 5 % des moins de 30 ans, et beaucoup mieux que ces proportions anecdotiques en son sein d'ouvriers et de militants issus de la diversité.

Deuxièmement, le mandat unique pour les parlementaires, les présidents de Conseil général et de Conseil régional, et pour les maires des plus grandes villes, est une question de principe. Car, même si certains se sentent capables d'assumer 3 mandats, mieux que d'autres, un seul, nous sommes socialistes. Et, être socialiste, cela implique de partager le pouvoir, de la même manière que nous prônons le partage des richesses. C'est aussi une question de démocratie parce que tout le temps passé à autre chose qu'à son mandat est laissé aux services des collectivités ou de l'Etat. Mais les citoyens votent pour que leurs élus tranchent, décident, et non pas pour que les techniciens le fassent à leur place, quand bien même ils soient très compétents.

Troisièmement, c'est une question de crédibilité. Comment continuer à défendre l'idée qu'il est meilleur qu'une seule personne exerce deux mandats à la fois, plutôt que deux personnes ; travaillant ensemble en bonne intelligence, exerçant chacune un seul mandat ? Comment croire qu'un Président de Région ou de Département, qui serait en même temps parlementaire, remplirait mieux les tâches que lui ont confiées les citoyens, que deux personnes assumant chacune un de ces deux mandats ? Comment penser que le montant des indemnités des parlementaires, des Présidents de la plupart des collectivités territoriales ne justifieraient pas un engagement à plein temps pour chaque responsabilité ? C'est une question de crédibilité également parce que la perspective d'inscrire dans la loi une nouvelle limitation du cumul des mandats ne nous exonère pas de la responsabilité d'agir dès maintenant, de nous appliquer à nous-mêmes ce que nous prônons pour tous.

Le non cumul est une mesure qui ne coûte rien, qui est populaire, qui est salutaire pour la démocratie. Le non-cumul est aussi une façon de respecter nos concitoyens, en nous consacrant pleinement à la mission qu'ils nous confient. C'est également une formidable occasion d'ouvrir et de dynamiser notre démocratie. Alors pourquoi attendre ?

http://www.mediapart.fr/club/edition/article/010909/parti-socialiste-et-si-commencait-par-le-mandat-unique

samedi 15 août 2009

Socialistes, revenez à la maison ! par Jean-Philippe Huelin

L’initiative de Martine Aubry a fait un flop. Pour ses partenaires de gauche, la « vieille maison » est décidément trop fragile pour envisager toute extension. Ses piliers absents, le délabrement idéologique patent, ils ont renoncé à l’invitation dans cette «maison commune» de peur que le plafond ne leur tombe sur la tête ! On les comprend un peu tant cet empressement camoufle mal un certain déclin électoral du PS. Pour rassembler, mieux vaut faire envie que pitié!

Comment en est-on arrivé là? Beaucoup d’observateurs ont bien analysé cette étrange forme de lassitude réciproque entre les socialistes et son électorat populaire naturel ; ceux-ci n’étaient plus assez bien pour la nouvelle élite de gauche, ceux-là avaient trahi la promesse des fleurs de mai. Certes, mais ce progressif divorce n’aurait pu s’accomplir sans mythes de substitution destructeurs de l’idéal socialiste. J’entends par là la conversion des principaux dirigeants socialistes à la doxa des années 80: européisme et libre-échange sans parler du productivisme et de la promotion d’une culture petite-bourgeoise, déjà plus anciens. Il est inutile de fixer des responsabilités individuelles à cette dérive. Elle fut collective, tous ont plus ou moins trempé dans ce trouble bouillon de culture.

A tous les socialistes, les plus vieux comme les plus jeunes, les élus, les aspirants et les militants, à ceux qui sont encore volontaires pour continuer l’histoire et à ceux qui ne sont déjà pas trop blasés, j’ai envie de dire : Revenez à la maison ! Notre force pour changer le monde est dans notre histoire, dans nos racines, dans notre tradition. Les livres sont là, ils ne demandent qu’à être relus. Les pères fondateurs du socialisme sont plus modernes que jamais, il suffit de ne pas avoir honte d’eux!

Gramsci a montré la puissance des idées. Le combat politique est préalablement un combat culturel où il faut imposer ses idées dans le champ intellectuel et médiatique pour ensuite vaincre électoralement. Ce n’est pas en biaisant, en esquivant voire en renonçant à ses idées que l’on peut les imposer.Marx se friserait la moustache de notre crise actuelle. Ses réflexions sur le capitalisme qui tend à sa propre négation comme son analyse sociologique de l’affrontement politique en termes de classes sont d’une incroyable pertinence. Comment ne pas construire des réponses politiques à cette situation quand on se dit socialiste ? Jaurès qui définissait le socialisme comme «la République jusqu’au bout» doit revenir notre guide ; mais il ne suffirait pas, comme d’autres, de se servir de lui comme slogan: «Rallumer tous les soleils» n’est envisageable qui si l’on accepte de reconsidérer le peuple, de se réconcilier avec l’idée de Nation et de briser le cercle de l’exploitation.

Vaste programme d’études qui demande pourtant des compléments. On serait effectivement en droit d’attendre du PS qu’il se saisisse des questions idéologiques du moment posées en périphérie du socialisme et auxquelles le PS tourne, pour l’instant, ostensiblement le dos. Pensons à la question du protectionnisme européen défendue par Emmanuel Todd ou Jacques Sapir. Alors que le libre-échange est en train de désindustrialiser l’Europe, on ne peut pas rester les bras ballants sous couvert d’esprit d’ouverture, d’engagement européen ou de bons sentiments. On inviterait ici à la lecture des travaux de Régis Debray sur la nécessité pour toute communauté de se fixer une clôture. La limite est également une bonne entrée pour repenser la notion de croissance économique.

Qu’il est rafraichissant de voir fleurir des prises de position pour instituer un salaire maximum (pas encore de dirigeants socialistes mais gardons espoir…) d’entendre ces objecteurs de croissance lutter contre cette société de consommation autodestructrice. Pas de bonne conscience «bobo-écolo» ici mais une ferme envie d’inverser le sens de la machine. Leur décroissance ne devrait-elle pas être l’autre mot de notre socialisme? Comment ne pas terminer ce si rapide panorama sans morale socialiste. Le gros mot est lâché. Pourtant de Jaurès à Orwell, la morale ne faisait pas peur, au contraire, comme le montre la common decency, ce socialisme concret pratiqué par les milieux populaires, fondée sur des valeurs très simples (honnêteté, refus de la concurrence, convivialité) et revisité par Jean-Claude Michéa.

Revenir à la maison, c’est retisser les liens avec notre histoire socialiste. Seule la relecture des pères du socialisme nous permettra de remonter la pente car l’histoire nous a appris que les modernes sont ceux qui savent redonner de l’actualité au passé. La Renaissance du socialisme que nous voulons passe par là. Une fois ce travail intellectuel engagé, quand la maison socialiste ne sera plus la maison fantôme, quand ses actuels locataires n’auront plus honte de leurs devanciers, alors il sera plus facile de l’ouvrir à nos partenaires car le socle idéologique permettra toutes les fondations. On ne construit pas des châteaux sur du sable. Qui souhaiterait que la maison commune de la Gauche ressemble à une paillotte ?

Source : http://www.mediapart.fr/club/edition/article/140809/socialistes-revenez-la-maison

mercredi 12 août 2009

Primaires: il faut sauver le soldat Montebourg ! Par Gaël Brustier et Jean-Philippe Huelin

Les militants sont lassés par le PS, la déprime a envahi la rue de Solferino, l'espoir de reconquérir le pays par la gauche semble illusoire... Pour Gael Brustier et Jean-Philippe Huelin, militants PS, un débat peut réveiller la gauche, toute la gauche: celui des primaires. Avec, en tête, Arnaud Montebourg et Olivier Ferrand, qui souhaitent s'adresser non seulement au PS, mais à tous les partis de gauche.

En cet été 2009, on a bien du mal à imaginer les partis de gauche engager la reconquête électorale du pays. La preuve bien sûr par les élections européennes et son taux d’abstention record. La preuve aussi par toutes les élections partielles (dont les exemples médiatisés de Perpignan ou Aix) qui ne révèlent aucune faiblesse de la droite. Certes, le problème de la gauche est triple : c’est un problème d’analyse (de la mondialisation, de la société française) de projet et évidemment de leadership. L’habitude à gauche veut que l’on prenne les problèmes dans cet ordre ce qui ne nous sort pas de l’état de déprime puisque les questions idéologiques semblent lasser jusqu’aux militants les plus aguerris. Et si, dans ce contexte plus que morose, le débat sur les primaires n’était pas finalement le plus stimulant et le seul salvateur ?

Parce que le naufrage électoral menace et que, plus encore, c’est à une défaite historique que l’on peut s’attendre, aucune des familles de la gauche n’a intérêt à se désintéresser de cette question des primaires. Les socialistes peuvent y trouver un moyen de renouer avec les classes populaires, les communistes le moyen de reconvertir une tradition politique estimable, les amis de Jean-Pierre Chevènement celui de faire peser de nouveau l’exigence républicaine, les altermondialistes celui de promouvoir des idées innovantes, les écologistes celui d’irriguer l’ensemble de la gauche de leurs vues. Toutes ont intérêt à engager une forme de « compétition coopérative » par laquelle les citoyens progressistes contribueraient à forger l’outil commun d’une victoire électorale, la désignation d’un leader et la mise en avant des idées qui pourraient permettre à la gauche française de gouverner dans la durée.

Si la question des primaires concerne toute la gauche, faire basculer le Parti Socialiste est pour nous une priorité. Pour cela, il faut enfin faire rendre gorge à la fausse idée récemment apparue dans les esprits socialistes que le leader est l’ennemi du projet. On se souvient pourtant que la prise à la hussarde du PS en 1971 avait réglé pour longtemps cette question permettant au cours des années 1970 de parler surtout du « Projet Socialiste » fondateur de la victoire du peuple de gauche en 1981 ! En réalité, si les réticences face aux primaires restent importantes dans l’appareil du PS, c’est essentiellement à cause des primaires internes de 2006 qui ont désavoué (définitivement ?) les faux ennemis mais vrais jumeaux produits au cours des années 1980-1990 par l’appareil du PS : Fabius et Strauss-Kahn ! Avec les primaires, la possibilité de voir émerger un « homme nouveau », comme le fut Ségolène Royal, est un risque que la nomenklatura de Solferino ne souhaite pas rééditer. Elle craint de ne pas tenir le candidat, voilà tout !

Le mode opératoire retenu par Arnaud Montebourg et Olivier Ferrand est loin d’être inintéressant puisqu’il tend à dépasser le strict cadre du PS en s’adressant à tous les partis de gauche pour s’adresser in fine à des millions de citoyens français. Notons que la rupture avec les classes populaires ne concerne pas uniquement le Parti Socialiste mais tous ceux qui ont, pendant quelques décennies, incarné les attentes et les espoirs d’une large majorité des ouvriers et des employés français. Les primaires sont le seul moyen dont nous disposons à court terme pour leur redonner la parole. Il y a en effet nécessité à dépasser cette réalité organique quelque peu étriquée que sont les partis de gauche. Loin d’être le produit d’appareils jugés désuets, les primaires peuvent être le début d’une régénération intellectuelle et civique de la gauche française, la première pierre posée à l’édification d’un parti de toutes les gauches, enfin conscient des enjeux nés de la globalisation. Ce grand moment de citoyenneté que seraient les primaires de la gauche française peut y contribuer…

Il y a donc urgence à imposer ces primaires ! Pour les citoyens attachés aux valeurs progressistes, il est temps d’exercer un droit d’ingérence dans les affaires du Parti Socialiste et de ses partenaires.


Gaël Brustier et Jean-Philippe Huelin sont militants socialistes et auteurs d’un essai à paraître à la rentrée sur les mutations sociales et politiques des couches populaires en France intitulé Recherche le peuple désespérément (Bourin éditeur).


Source : http://www.marianne2.fr/Primaires-il-faut-sauver-le-soldat-Montebourg!_a181768.html?com#comments

Le rapport Montebourg-Ferrand : http://www.tnova.fr/images/stories/publications/communique/rapport_primaires_ouvertes_populaires.pdf

vendredi 7 août 2009

Les néo-cons et nous

Histoire du néoconservatisme aux Etats-Unis, Justin Vaïsse, Paris, Odile Jacob, 2008

Qui n’a pas un jour détesté les néoconservateurs étasuniens ? Parce que la guerre d’Irak. Parce que George W. Bush. Et pourtant que savions-nous vraiment de ce courant politique avant le livre de Justin Vaïsse ? Finalement assez peu de choses sinon des stéréotypes et des raccourcis. Et si le néoconservatisme valait mieux que les néoconservateurs que nous avons appris à maudire ?

Né aux Etats-Unis dans les années 1960, à gauche de l’échiquier politique, le néoconservatisme d’alors a peu de choses à voir avec Richard Perle ou Paul Wolfowitz et pourtant Justin Vaïsse s’attelle à montrer la filiation intellectuelle que l’on peut établir entre les uns et les autres. Pas d’explication essentialiste mais une lente et méticuleuse étude d’un mouvement ancré dans l’histoire nationale des Etats-Unis, qui se transforme sous le pression des événements, des contraintes sociales et économiques. En bon pédagogue, l’auteur scande cette histoire en trois moments, qui sont en réalité trois refus, trois révoltes par rapport à l’évolution de la gauche étasunienne.

Les premiers néo-cons sont partisans des présidents démocrates Roosevelt et Truman, favorables au New Deal et donc à l’interventionnisme étatique dans l’économie. Leur adage pourrait être le suivant : progrès social à l’intérieur et anticommunisme à l’extérieur ; le progrès social servant à se prémunir de la montée du communisme. Dans la deuxième partie des années 1960, des intellectuels, appelés néoconservateurs, se mobilisent à l’intérieur de la gauche pour lutter contre ce qu’ils qualifient de « dérives » : la mise en place de discrimination positive qui bafoue l’idéal d’égalité, la politique des quotas ethniques, du busing, des programmes sociaux aux effets pervers, bref il refuse l’orientation « gauchiste » prise par la gauche libérale et entérinée par le Parti Démocrate.

Le deuxième âge du néoconservatisme est plus politique que le premier. Il s’organise à l’intérieur du Parti Démocrate pour faire peser des idées devenues minoritaires. A ce titre la désignation de George McGovern comme candidat démocrate pour l’élection présidentielle de 1972 est un tournant, elle oblige les néoconservateurs à fonder la Coalition for a Democratic Majority. Cette structure interne milite pour un retour à la tradition contre la New Politics des mcgovernistes. Ces nouveaux néo-cons sont aussi plus sensibles aux questions de politiques étrangères qui intéressaient peu les premiers. Contre la détente avec l’URSS, contre l’isolationnisme et le dénigrement permanent dont sont victimes les Etats-Unis après la guerre du Vietnam, les néo-cons militent pour un endiguement toujours aussi musclé, ils invitent à Washington les dissidents soviétiques et prennent la défense des démocraties (comme Israël au Proche Orient) contre toutes les dictatures. Les faucons sont démocrates et la création en 1976 du Committee on the Present Danger, autre avatar du néonconservatisme, fait du syndrome de Munich, le vrai danger de la politique extérieure des Etats-Unis. Ce comité est en fait pour les néo-cons le lieu de passage entre la gauche et la droite. Mis sur la touche par le président démocrate Carter, c’est en effet dans l’équipe de campagne du candidat républicain Reagan que l’on retrouve en 1980 les principales figures du néoconservatisme.

Avec la fin de la Guerre Froide, les néo-cons entrent dans un sommeil provisoire. Ils renaissent à la fin des années 1990 après avoir évacué de leur arsenal idéologique leur attachement à une politique publique sociale (leur porte-à-faux sur la politique intérieure à l’époque Reagan était patent). Les néoconservateurs du troisième âge n’ont jamais été à gauche et ainsi le néoconservatisme devient un courant de penser à l’intérieur de la droite conservatrice. Une obsession demeure : la politique étrangère doit reposer sur l’importance de la force militaire pour mener une croisade démocratique. Ce « wilsonisme botté » (Pierre Hassner) tourne au nationalisme et inspire grandement les débuts de la présidence Bush fils avec pour symbole la guerre contre le terrorisme et la guerre « préventive » irakienne.

Voilà pour le condensé de ce livre dont je recommande ardemment la lecture non seulement pour ceux qui veulent en connaître plus sur l’histoire politique récente des Etats-Unis mais aussi pour ceux qui veulent mieux comprendre un certain nombre de mécanismes politiques. Il y a pour la gauche française bon nombre de sujets à méditer. Retenons-en quelques uns :

1. Dans le néoconservatisme, l’idée est première. C’est un mouvement marginal à l’intérieur du Parti Démocrate puis du Parti Républicain mais le néoconservatisme pèse plus que la somme de ses représentants car les idées qu’ils défendent sont une véritable force qui leur donne une grande influence sur la vie politique. Pour le meilleur comme pour le pire, les néoconservateurs nous prouvent une fois de plus que les idées peuvent faire changer le monde.

2. Le néoconservatisme n’est pas un bloc. Il a des intuitions plutôt sympathiques dans certains de ses combats. En interne du Parti Démocrate, les néo-cons sont les premiers à s’opposer à ce qu’on pourrait appeler la dérive bobo de la gauche officielle. Les premiers, ils placent l’égalité avant les discriminations positives, le statut social avant le statut racial. En défendant les cols bleus et les syndicats, les néo-cons de deuxième génération entendent défendre une réalité sociologique oubliée par la Nouvelle Gauche née au cours des années 60. La révolution conservatrice reaganienne aurait-elle pu être aussi radicale si la gauche n’avait pas auparavant oublié le peuple ?

3. Les idées n’existent pas sans support de diffusion. D’abord né dans des revues (The Public Interest et Commentary), le néoconservatisme étend son influence grâce à des organisations comme la Coalition for a Democratic Majority et le Committee on the Present Danger, des journaux (Weekly Standard, New Republic) et des centres de recherches ou « thinks tanks » (American Entreprise Institute, Project for a New American Century…). Ils apparaissent comme des « maniaques » de l’organisation. Ils avaient une longueur d’avance à l’ère de la communication politique.


Jean-Philippe HUELIN

dimanche 2 août 2009

La taxe carbone de Rocard suinte le mépris du peuple par Jean-Philippe Huelin

Le salaud d'ouvrier qui roule 30 km pour se rendre chaque matin à son usine sera taxé. Le publicitaire parisien qui vient à son agence en vélo sera indemnisé. Et c'est une figure historique de la gauche qui a inventé un tel système.

Michel Rocard en sarko-boy : décidément la taxe carbone ne recycle pas que le CO2 ! Après les pôles et avant le grand emprunt, le plus dévoué des membres de la Gauche collaboratrice du pouvoir sarkozyste est décidément toujours vert en matière d’usine à gaz bureaucratique, amphigourique et impopulaire. Ne revenons pas sur les principes de ce qu’il est convenu d’appeler dans les hautes sphères « Contribution Climat Energie », seul Claude Allègre, l’ami de Jospin Sarkozy, nie le réchauffement climatique, demandons-nous plutôt qui paiera cette taxe carbone ?

Selon les bons enseignements de l’Ecole (l’ENA bien sûr), un bon impôt touche d’abord les plus nombreux, cela garantit un rendement acceptable. Donc pour faire court, les pauvres paieront la taxe carbone. Les choses sont rarement dites aussi simplement et pourtant c’est la vérité : la taxe pèsera surtout sur les ménages utilisant leur véhicule personnel et se chauffant au fioul. Cela fait certainement très ringard pour les écolos bobos des centres-villes mais ces Français franchouillards qui préfèrent leur bagnole à un Vélib existent, ils vivent en périphérie des villes ou à la campagne, ils sont majoritaires en France et la taxe carbone pourrait les rendre vert de rage. A force de mépriser le peuple, nos élites placées en orbite autour de l’Elysée ont oublié les Français.

Pollueur payeur, un principe de classe ?
Comment pourrait-on autrement se permettre de rendre public un rapport d’experts, présidé par un soi-disant homme de gauche, qui vise à taxer de plus de 300 euros par an les ménages avec enfants vivant à la campagne ? Parce que ce sont des salauds qui polluent la planète, répond implicitement ce rapport. Le comble de l’abject serait encore d’adopter le « chèque vert » de Nicolas Hulot : on taxerait le salaud d’ouvrier qui se lève à 4 heures du mat’ pour faire les trente kilomètres entre son domicile et son boulot dans sa vieille (donc polluante) bagnole et on rendrait de l’argent au publicitaire parisien qui a le bon goût de prendre son vélo entre le 3ème et le 5ème arrondissement de Paris !

Dans ce système de mépris généralisé pour les couches populaires, les marchands de sommeil ont toute leur place. Comme Sarkozy, leur maître à tous, qui se fait élire par 53% des Français pour ne servir les intérêts que des 0,1% les plus riches, les nouveaux convertis de l’écologie surfent sur la vague verte, aujourd’hui très tendance, pour humilier et culpabiliser le peuple. Au passage, l’épisode met en évidence la porosité entre la deuxième gauche et la droite néolibérale avec un Rocky en vieux sage hyperactif : on croit voir Sarkozy dans 30 ans. Au secours !
Et si la Gauche retrouvait le peuple, peut-être se donnerait-elle des chances de l’emporter en 2012 ?

http://www.marianne2.fr/La-taxe-carbone-de-Rocard-suinte-le-mepris-du-peuple_a181681.html

samedi 1 août 2009

Retrouver la décence commune, par Jean-Philippe Huelin

Une piste pour donner du contenue à la refondation de la gauche et un site www.salairemaximum.net

On croyait être blasé de tout dans le néolibéralisme : la crise et son cortège de chômage, nous étions tristement préparés à les voir débouler dans l’actualité un jour ou l’autre, mais ce qui révolte le plus les « simples » citoyens que nous sommes, c’est bien l’étalage des salaires grands-patronaux à la une de nos journaux. Le faramineux répond au superflu, l’ostentatoire au scandaleux… jusqu’à la nausée. Si la colère gronde, elle se focalise sur des chiffres qui dépassent l’entendement !

Bien plus qu’hier encore, la « common decency » de George Orwell demeure un horizon pour tous les gens de bonne volonté. Lui qui n’envisageait l’existence d’un sentiment d’égalité que dans un rapport salarial de 1 à 10 au maximum, il abominerait notre société encore plus que la sienne. Face à cette injustice sociale, qui est d’abord une aberration éthique, notre devoir est de nous attaquer à ce système.

Pour cela, la question du salaire maximum s’impose comme une piste de sortie de crise. Certes, cette mesure ne peut pas tout régler ; elle a néanmoins le mérite de poser le problème là où cela fait le plus mal, au coeur du système. La détermination commune d’un niveau de salaire maximum pourrait finalement être la meilleure façon de poser en termes simples un problème essentiel dans le débat public : celui de la place de la richesse dans notre société.

Plus qu’un principe éthique, l’établissement d’un salaire maximum pourrait être la première pierre d’un programme alternatif au néolibéralisme. Il a de plus le mérite de pouvoir réconcilier gauche utopique et gauche gestionnaire : à la première le parfum du doux rêve qui se réalise, à la seconde la mission de bâtir un « RMI à l’envers ». Pour donner une base de discussion à tous, le site Pour un salaire maximum (www.salairemaximum.net) rassemble les contributions, invite chacun à proposer les modalités de son établissement et entend surtout faire vivre et imposer cette question dans le débat public.

Par Jean-Philippe Huelin, professeur d’histoire-géographie, militant socialiste.

Publié le 9 mai 2009 dans l’Humanité des débats
http://www.humanite.fr/2009-05-09_Tribune-libre_Retrouver-la-decence-commune

lundi 13 juillet 2009

Védrine 2012, et si la solution pour la gauche, c'était lui !

Hubert Védrine candidat à la présidentielle de 2012 ?

A une époque où il est devenu évident que des élections aussi importantes que les prochaines présidentielles de 2012 vont se jouer en partie sur internet, je me suis livré à un petit jeu. J’ai voulu savoir qui, parmi les personnalités du PS , avait déjà réservé son nom de domaine sur le web.

C’est en faisant cette recherche que je suis tombé sur des choses un peu surprenantes. Je m’attendais en effet à trouver un ou plusieurs domaines réservés par Manuel Valls, l’un de ceux qui, au parti socialiste, a le plus clairement annoncé son envie de se présenter. Et bien, de valls2012.fr ou de manuelvalls2012.org, rien n’est pris. Avis aux amateurs…

Pour Ségolène Royal, tout est pris. strausskahn2012.fr existe déjà alors que dominiquestrausskahn2012.fr est disponible.martineaubry2012.fr existe déjà. fabius2012.fr existe lui aussi. Jusque là, rien de vraiment étonnant.

Là où j’ai été surpris, en revanche, c’est en découvrant que tous les domaines au nom d’un candidat jusque là totalement improbable, Hubert Védrine , avaient été réservés : vedrine2012.fr, vedrine2012.org, vedrine2012.net, hubertvedrine2012.fr, hubertvedrine2012.org, hubertvedrine2012.net

L’ancien ministre des affaires étrangères de Mitterrand, celui que l’on n’entend pas très souvent s’exprimer (et, lorsqu’il le fait, c’est plutôt pour dire des choses intelligentes), aurait décidé de se lancer dans la course présidentielle de 2012 qu’il ne s’y prendrait pas autrement. Évidemment, ces réservations sur internet ne constituent pas à elles seules une déclaration de candidature, mais je dois avouer que j’ai trouvé cela troublant.

Affaire à suivre…


Par rachida datrty, le 08/07/2009
http://www.lepost.fr/article/2009/07/08/1612112_hubert-vedrine-candidat-a-la-presidentielle-de-2012.html

dimanche 12 juillet 2009

La gauche française s'endort dans les bras de l'Europe, par Gaël Brustier

La gauche française s'est-elle dissoute dans la social-démocratie européenne? Sans doute, selon Gaël Brustier, à moins qu'elle n'ait le courage de dépasser l'éternel clivage entre première et deuxième gauche.

La Gauche française est-elle perdue dans le triangle des Bermudes de la social-démocratie européenne finissante ? Avec frénésie elle s’est emparée des dernières croyances à la mode, avec passion elle rejoue sans cesse des débats du passé et dépassés, avec aveuglement elle s’est détournée des questions qui, pourtant, pourraient l’amener à devenir dominante dans le pays.

Dans la période actuelle, le pis-aller écolo-centré, qui voit se substituer dans le panthéon de la Gauche, un photographe héliporté et un animateur télé en ULM à Jean Jaurès ou Lucien Herr, laisse pantois. La dernière des religions – l’écologisme millénariste télégénique – est pourtant la négation du politique. Assénant une morale de missionnaires et d’Inquisiteurs, elle délaisse le terrain du concret pour s’en remettre à la contrition, aux indulgences et à la mortification. Idéologie a-conflictuelle, la religion verte peut pardonner au pécheur mais ne remet jamais en cause les fondations du système économique actuel. Evidemment, contester la nouvelle théologie verte n’exclue pas de se poser quelques bonnes questions relatives au mode de production et de consommation frénétique des sociétés du Nord et de discuter des éléments de décroissance qu’il devient urgent de mettre en place. La crise environnementale existe mais elle est aussi, dans le monde, la conséquence de formes de domination. On n’a jamais combattu l’injustice par l’établissement d’un ordre moral plus contraignant. Les listes « Europe Ecologie » ont eu ceci de particulier qu’elles ne s’en prenaient à personne : ni au lobby de la chimie, ni à un libre-échange destructeur ni enfin à la frénésie consumériste, apparemment légitime pour peu qu’elle soit verte… Pour la Gauche, l’enjeu n’est pas de participer à ce Te Deum cohn-bendiste mais à conflictualiser (enfin !) le combat environnemental et en faire un vecteur d’émancipation.

On ne peut cependant, confessons-le, reprocher au citoyen de préférer défendre les ours polaires que les éléphants de Solférino. D’autant que ces derniers rejouent à l’infini des saynètes déjà maintes fois produites dans ce théâtre d’ombres qu’est la vie politique française. Le clivage entre première et deuxième gauche est ainsi devenu complètement obsolète. A chaque Congrès du PS, on nous prédit une réédition du Congrès de Metz de 1979. Au fond, si la première gauche n’a pas réussi à véritablement supplanter la deuxième c’est parce qu’elle s’est interdit de penser la société, et si cette dernière ne s’est pas substituée à la première c’est parce qu’elle a refusé de penser la nation. Dans cet éternel match nul entre deux Gauches, on a gagné un jeu de postures, une concurrence effrénée des écuries présidentielles et perdu autant d’intelligence collective que d’électeurs. Presque consécutivement, l’Europe est devenue un mythe de substitution, alternativement palliatif ou sédatif…

L’Europe est en effet l’autre débat qu’il faut enfin dépasser. A l’instar d’Hubert Védrine, osons enfin affirmer que « les controverses générales sur l’Europe sont épuisées depuis le référendum de 2005 ». Il faudrait à la Gauche le courage d’accepter une évidence : la nation est le seul espace pleinement civique. Il lui faudrait aussi la témérité d’accepter que l’Europe soit ce qu’elle doit être : une forme de cosmopolitisme qui n’a aucunement vocation à se substituer aux nations ni non plus à devenir un ensemble fédéral. C’est un effort à faire pour tenants du « oui » à la Constitution européenne qui, dans leur ensemble, ne renoncent encore pas à s’en remettre à une vision idéalisée de l’Europe et justifient ainsi la seule Europe réellement ressentie, celle du droit de la concurrence et du libre-échange. Ceux du « non » quant à eux, en se remettant à une hypothétique « constituante » européenne ne rendent pas service non plus au débat public en avançant des hypothèses plus franco-françaises que véritablement réalistes.

Pour en sortir, la Gauche française doit savoir aborder quelques problèmes fondamentaux : quelle analyse commune de la géopolitique mondiale peut-elle dégager ? Quelle analyse de la mondialisation en découle ? Quel sort réserve-t-elle au libre-échange ? Comment entend-elle se préparer aux potentielles crises monétaires de demain (chute du dollar et/ou explosion de l’Euro) ? Sur cette base quel projet de société a-t-elle la volonté de bâtir : comment conçoit-elle l’égalité ? Veut-elle en faire le facteur de mobilisation des trente prochaines années ? A ces questions, il devient urgent de répondre.

Gaël Brustier - Essayiste | Dimanche 12 Juillet 2009

jeudi 9 juillet 2009

Salut, Camarade !



Régionales : oser y aller seul pour le PS. Réponse à Harlem Désir

Dans une tribune datée du 6 juillet (http://www.rue89.com/2009/07/06/regionales-unir-gauche-et-ecologie-des-le-premier-tour), Harlem Désir, secrétaire national du PS et proche de Bertrand Delanoë, analyse le scrutin européen et propose une « union Gauche-Ecologie autour d’un grand projet commun ». Incohérences, propos convenus et inconséquences stratégiques sont au rendez-vous. A l’image du PS d’aujourd’hui ? Espérons que non !

Erreurs d’analyse sur l’état de la gauche

Il y a un raccourci dont sont victimes bon nombre de commentateurs politiques depuis les élections européennes : celui d’absorber le vote Europe-Ecologie dans le vote « de gauche », comme si les plus de 16% obtenus par les listes menées nationalement par Daniel Cohn-Bendit ne rassemblaient que des électeurs de gauche. Il est d’ailleurs fort malséant de poser le problème. Cachons ce sein… Pourtant il y a bien une illusion d’optique. Il est certain, et j’en connais beaucoup, que des électeurs, habituellement plutôt de droite ou du centre, ont voté pour ces listes en raison de la crise environnementale chaque jour mieux décrite par les médias et plus perceptible dans notre quotidien. Ces électeurs deviennent-ils pour autant « de gauche » ? Pour ceux qui l’étaient, on peut même aller jusqu’à se demander si ce vote ne serait pas une sorte de « sas de sortie (provisoire ou définitif) de la gauche », comme le fut déjà le vote Vert à la fin des années 1980 (avec le résultat que l’on sait en 1993). Il n’est qu’à voir la célérité du locataire de l’Elysée à mettre en avant Jean-Louis Borloo pour se demander si ce n’est pas la droite qui pourrait tirer le mieux les marrons du feu !

Sur une autre question, mon camarade Harlem prend ses désirs pour des réalités : la nature de la crise du PS « force centrale de la gauche ». Pour lui, cette force ne tient pas aux idées, mais à « ses élus », grâce à ses villes, départements et régions conquises depuis 2001. Au contraire, pour ma part, je pense que ces nouveaux barons du PS sont une difficulté de plus pour reprendre le pouvoir d’Etat en 2012 car ces derniers se contentent très bien d’une forme de partage du pouvoir : à Sarkozy et la droite néolibérale le pouvoir d’Etat, à la gauche socialiste les collectivités territoriales pour adoucir les misères produites par les premiers. Pour le PS cela confine au slogan : Non-pensée globale, panser local ! Le poids de ses barons pèse d’ailleurs grandement sur le fonctionnement du PS ; les présidents de conseils régionaux socialistes ont obtenus que le national ne fixe pas de ligne aux élections régionales de 2010 qui pourrait entrer en collision avec les petits arrangements locaux…

Changement dans la continuité

Cette antienne du « changement à gauche » confine à l’antiphrase à force de rabâchage. Comment et pourquoi les mêmes feraient-il aujourd’hui ce qu’ils n’ont pas été capables de faire hier ? Harlem Désir, comme beaucoup d’autres camardes, fait et a fait depuis longtemps dans le passé partie de toutes les majorités au PS. Chers camarades, on ne vous croit plus !

D’autant plus finalement que le grand dessein du PS d’Harlem se limite à reconstituer une gauche plurielle new look où le PS, dont le poids à gauche est tendanciellement plus faible qu’en 1997, réussirait à imposer la mise en retrait de ses alliés dans une vaste union dès le premier tour et cela à son seul profit ! C’est un peu gonflé, peu de chances que cela fonctionne. Le respect des alliés, ce n’est pas que des mots ! Si nos dirigeants n’ont retenu que cela depuis 2002, c’est à pleurer !

Stratégie : y aller seul au 1er tour en 2010 pour tenter de renaître


On ne gagnera pas en 2012 en se camouflant en 2010. Les dirigeants du PS semblent vouloir instrumenter nos alliés afin qu’ils deviennent les arbres qui cachent le désert socialiste. Mais le PS, en se dissimulant derrière « la Gauche », ne va-t-il pas mourir étouffé à être ainsi trop bien caché ? Je pense en revanche qu’il est encore temps d’assumer nos échecs successifs : 2002, 2005 sur la question européenne déjà, 2007 ainsi que ces récentes élections européennes de juin 2009. Le PS doit se poser la question de son existence, c’est-à-dire de son utilité dans le paysage politique actuelle. Soit il préfère investir dans les retraites de ses actuels barons locaux et il connaitra le même sort que le Parti Radical ou la SFIO, soit il retrouve l’esprit d’Epinay et il renaît de ses cendres. Pour cela, et rapidement, le PS doit : retrouver le peuple dans son organisation et dans les urnes, penser la globalisation autrement qu’heureuse, penser l’Europe autrement que comme idéologie de substitution au socialisme, définir une stratégie de prise du pouvoir en 2012. Mitterrand a failli réaliser en 1974 les promesses de 1971, il n’est donc pas trop tard !

Pour gagner, le candidat soutenu par le PS devra compter sur un parti fort, respecté par ses alliés donc respectable. Pour retrouver cette dignité perdue, le PS devrait commencer par se présenter sous sa propre bannière (le poing et la rose) au premier tour des régionales de 2010 ! De grâce, ne confondons pas les européennes à 1 tour et les régionales qui en ont 2. Il sera toujours temps de faire des alliances de gestion au sein de la gauche (élargie ?) entre les deux tours de scrutin. Pour l’heure, le PS ne peut plus se cacher, il doit se mettre un grand coup de pied au cul…ou mourir.

Jean-Philippe HUELIN

jeudi 2 juillet 2009

Régionales : le PS parle-t-il français ?, par Jean-Philippe Huelin

Les élections régionales arrivent en galopant. Mars prochain, et le PS cherche sa tête, cherche ses pieds, cherche ses mains. Pas de projet commun, et des slogans malheureux. Qui échouent à parler la même langue que les électeurs.

Que reste-t-il de l’autorité du Premier secrétaire national du PS ? Martine Aubry sera en première ligne au soir des élections régionales de mars prochain, d’autant plus si la performance de 2004 n’est pas rééditée (ce qui semble vraisemblable), et pourtant elle n’est pas parvenue à fixer un cadre national à ces élections si importantes dans la perspective de 2012. Elle voudrait bien mais elle ne peut point…

A-t-elle seulement essayé face aux vingt présidents socialistes de conseils régionaux qu’elle rencontrait récemment ? Elle voulait un « projet commun », on se limitera à un « programme de 4 à 8 propositions », elle souhaitait « définir nos alliances électorales », elle concède des alliances à la carte, ouvertes au MoDem dès le premier tour. Bref, les barons régionaux du parti ont obtenu la très large autonomie qu’ils exigeaient. Cela n’a rien d’étonnant quand on sait l’emprise croissante et destructrice des féodalités d’élus au sein du PS. Bien plus encore, et cela est moins relevé par les commentateurs, elle a renoncé à ce qui fait office d’armistice permanent, l’équilibre des courants dans l’élaboration des listes, au risque de plonger encore un peu plus le PS dans une logique de guerre civile interne où tous seraient toujours candidats à tout et contre tous.

De projet mobilisateur, il est vrai, elle n’en a finalement que bien peu à proposer. Il suffit de prendre l’exemple de la formation professionnelle, compétence éminente des conseils régionaux, pour mesurer l’étendue des incompréhensions entre le PS et le peuple. Les dirigeants socialistes n’imaginent pas les effets ravageurs dans les couches populaires de leur slogan « la formation tout au long de la vie », bien vite traduit au coin du zinc par un « vous êtes et vous serez toujours des nuls » de bien mauvais aloi pour séduire l’électeur. De même, les programmes de sécurisation des parcours professionnels sont plutôt un signe d’insécurité sociale pour les ouvriers qui les subissent : une formation payée par le conseil régional alors que l’entreprise met ses ouvriers au chômage technique, cela sent plus l’accueil du Pôle emploi à la rentrée que la sortie de crise…

De stratégie le PS n’en a en fait qu’une seule : oser y aller seul. L’alliance à la carte au premier tour, différente donc selon les régions, rend la situation politique illisible. Le PS donnerait en outre l’impression de se cacher derrière d’introuvables alliés (les Verts iraient bien seuls, le PCF semble pencher pour des listes « gauche de la gauche » avec le NPA et le PG) comme pour camoufler son déclin électoral. Seul au premier tour, le PS préparerait cependant les conditions d’un grand accord exceptionnel pour le second tour afin de créer une dynamique de rassemblement. Plus fondamentalement, s’il veut survivre, le parti de Jaurès devra renouer avec les couches populaires, changer radicalement de positionnement et de discours, faire émerger un réel renouvellement des cadres et enfin inscrire ces élections régionales dans un programme politique de reprise du pouvoir d’Etat. En est-il capable…

Jean-Philippe HUELIN, militant socialiste dans le Jura

http://www.marianne2.fr/Regionales-le-PS-parle-t-il-francais_a181413.html

mardi 30 juin 2009

Les classes moyennes oubliées et précarisées, par Jean-Philippe Huelin

Cet atlas paru en 2005 reste particulièrement instructif. En voici une note de lecture qui reprend ses principaux acquis.

Dix ans après la campagne victorieuse du candidat Chirac, ce livre est comme l’exploration de la face cachée de son thème de campagne : la lutte contre la fracture sociale. Derrière une présentation soignée et conviviale, composée de nombreuses cartes, tableaux et graphiques tous très lisibles, cet atlas est dans son commentaire une véritable bombe politique ainsi qu’un utile outil de travail pour l’honnête homme soucieux de sa cité. Il faut beaucoup de jeunesse et beaucoup d’indépendance à ses deux géographes pour nous réconcilier avec cette discipline jargonnante, académique et trop souvent incompréhensible qu’est devenue la géographie. Ici, au contraire, ils se « mouillent » en adoptant à la fois le sérieux de l’analyse, un regard sans concession sur une réalité souvent cachée et des commentaires qui remettent bien des discours à leur place. Le sujet du livre est d’ailleurs révélé dès le sous-titre : les classes moyennes oubliées et précarisées. Et nous lisons la charge la mieux illustrée et la plus argumentée sur les errances du chiraquisme ; les auteurs font le constat de l’accentuation des inégalités sociales au détriment des couches populaires doublée d’une ségrégation territoriale qui les éloigne toujours plus des centres.

Pour en finir avec le mythe de la classe moyenne, les auteurs n’ont besoin que d’un chiffre ; la France est toujours majoritairement composée des couches populaires, employés et ouvriers, qui représentent 60 % de la population active soit une part constante depuis 1954. Cette réalité nous paraît pourtant incroyable car ces couches populaires ont disparu des discours depuis longtemps. En fait, les couches populaires les premières ignorent assez largement leur statut social. Ce sont les effets encore prégnant du mythe des Trente Glorieuses qui devait permettre à ces couches populaires d’intégrer la fameuse classe moyenne, signe d’ascension sociale et récompense promise à ceux qui reconstruisaient le pays. Il ne devait rester aux marges de la société qu’un petit nombre de démunis ou d’exclus. Cette promesse généreuse avait à l’époque les moyens économiques de ses ambitions sociales, la croissance constante et soutenue pouvait laisser croire à tous ceux qui travaillaient que l’embourgeoisement était au bout du chemin. Ce mythe a eu des effets tellement dévastateurs dans les couches populaires que trente ans après le début du retournement de tendance économique, il continue à enfumer la réalité ; d’abord dans la mesure où les couches populaires y croient encore et ensuite car cette illusion a détruit toute conscience de classe, toute lisibilité puis toute existence politique du peuple dans les représentations collectives. Comment dès lors prendre en compte les problèmes de catégories qui n’existent plus ?

Aujourd’hui, ces couches populaires encore appelées classes moyennes par habitude sont à la fois loin, récupérées, dominées et finalement oubliées par les élites. Le premier constat à faire est en effet l’éloignement des centres-villes que subissent les plus modestes. A cause de l’augmentation des prix de l’immobilier au cœur des villes, les ouvriers ont d’abord été relégués en banlieue, puis actuellement de plus en plus vers les espaces périurbains voire ruraux. Alors que l’étalement urbain s’intensifie, les plus modestes sont progressivement renvoyés toujours plus loin des centres d’où une croissance vertigineuse des temps de déplacement pour aller travailler. Cette ségrégation territoriale renforcée par le coût de l’immobilier peut avoir des conséquences dramatiques. A ce propos, les auteurs s’attardent sur le statut social de l’habitat pavillonnaire qui bourgeonne dans les grandes périphéries des métropoles : est-il la marque d’une ascension sociale ou d’un déclassement ? Si l’accès à la propriété est le souhait de beaucoup de Français et en particulier des habitants des grands ensembles urbains dont les conditions de vie se détériorent, le pavillon de grande banlieue peut rapidement devenir un piège qui se referme sur ses occupants. Avec la précarisation des emplois du secteur privé, le risque du chômage puis du surendettement guettent ces couches populaires qui se croyaient tranquilles ; d’autant plus que les lotissements sont victimes de l’éloignement des centres et d’un véritable sous-équipement public. Il n’y a qu’un pas de la relégation urbaine au déclassement social qui nourrira les votes extrémistes.

Depuis une vingtaine d’années, on observe un « renouvellement » social au centre des villes. Profitant de la désindustrialisation des villes qui ne consentent plus qu’à accueillir les emplois très qualifiés pour des activités jugées prestigieuses (direction, recherche, communication…) et donc de l’augmentation du prix de l’immobilier, les nouvelles classes bourgeoises (les bobos ou bourgeois post-industrialisés) investissent les anciens quartiers ouvriers des villes et récupèrent cette culture ouvrière dont seuls les oripeaux survivent par eux. Ce changement ne se fait pas sans violence symbolique et sociale dont sont victimes les couches populaires qui se voient dépouillées d’un ancrage ancien dans les centres et d’une culture qui leur donnait une unité. Ce phénomène, qui fonctionne selon le modèle américain dit de gentrification, se manifeste clairement dans le quartier de la Bastille (XIe arrondissement de Paris) par exemple. Encore majoritaire au début des années 1980, les classes populaires quittent le quartier remplacées par des cadres supérieurs nés avec la société de l’information, sans même permettre l’installation des catégories intermédiaires. La « mixité sociale », tant vantée par les bobos, ne résiste pas et en particulier par rapport à la carte scolaire où l’évitement social vers les « bons établissements » est devenu la règle. Politiquement, le discours et la pratique bobo participe du brouillage des classes. Avec les apparences du peuple mais les intérêts de la bourgeoisie, ils votent certes socialistes à Paris et Lyon (pour ne pas se mélanger avec la bourgeoisie traditionnelle) mais ils substituent aux questions sociales la mise en scène d’un faux conflit à base de disputes sociétales (environnement, place de la voiture en ville, mariage homosexuel…).

En réalité, la récupération de la culture ouvrière a de plus en plus de mal à cacher la domination des élites, à laquelle appartiennent les bobos, sur le peuple. L’embourgeoisement massif des centres a provoqué l’édification de véritables « ghettos de riches » qui ont renforcé leur poids politique en imposant dans le débat public leurs préoccupations (temps libre, 35 heures, baisse de l’impôt direct…). Quand elle est évoquée, c’est-à-dire rarement, la question sociale ne recoupe que les revendications des catégories moyennes et supérieures du secteur public, jusqu’à la caricature. Lorsque les seules manifestations de contestation sociale sont dues aux professeurs, aux artistes voire aux chercheurs, aussi légitimes que soient leurs revendications, on peut se demander quelle est la représentativité du « mouvement social » ! D’autant plus quand on sait que les cadres sont aujourd’hui proportionnellement plus syndiqués que les ouvriers et que la fonction publique, secteur protégé du chômage, l’est quatre fois plus que le secteur privé… Bref, les couches populaires ont disparu de la rue, des centres-villes et des médias, elles sont reléguées en périphérie de la vie sociale et devenues aphones politiquement.

Si certains ne veulent plus ni voir ni entendre parler des couches populaires, c’est parce qu’elles subissent de plein fouet les ravages de la mondialisation néolibérale et de nos jours les perdants n’ont pas bonne presse. Victimes de la désindustrialisation des régions industrielles du Nord et de l’Est de la France, reléguées loin des centres des villes, marginalisées socialement et privées d’une culture autonome, les couches populaires survivent dans le silence et l’oubli. Longtemps, le Parti communiste et sa contre-culture leur ont donné une fierté et un poids politique dans la société française. Par la confrontation, le PCF imposait des politiques plus équilibrées qui laissaient place à une certaine justice sociale au sein de l’économie de marché. Aujourd’hui, la marginalisation des communistes ne laisse comme expression politique aux plus modestes que l’abstention ou le vote extrémiste qui renforcent encore la mise à l’écart politique.

Toute l’ironie de cet atlas était de nous fournir plus de six mois avant le référendum sur la Constitution européenne une carte très précise de ce qui allait devenir la France du NON. Par ce vote qui refuse d’entériner l’état du monde et de l’Europe tel qu’il est, les couches populaires se sont saisies d’un des derniers droits que lui reconnaît notre République démocratique, celui de voter ce que l’on veut malgré toutes les pressions des médias ; rudoyant au passage ces mêmes médias qui ne cessent de clamer que le peuple n’existe plus, qui ne se focalise, par intermittence et par bons sentiments, que sur l’exclusion et la grande pauvreté en sous-entendant que les couches populaires ont intégré une vaste classe moyenne. D’une certaine façon, ce discours du mensonge et de l’oubli du peuple a renforcé le rejet des élites. L’autre France, celle qui perd et qui est abandonnée, est entré en fureur contre la France qui gagne mais qui est finalement minoritaire. Implicitement, la France d’en bas comme l’appelait Raffarin a manifesté son existence à la France d’en haut, elle l’a invité à se dégriser d’une mondialisation enivrante, elle lui a rappelé que le contrat républicain impose de la solidarité et de la justice sociale. Mais cette interpellation a-t-elle été comprise par les élites politiques ? Rien ne serait plus grave que de laisser se creuser le fossé entre les deux Frances. Les auteurs de cet atlas posent d’ailleurs avec lucidité la seule véritable question qui reste après le résultat du 29 mai 2005 : quelle place pour les couches populaires dans une société post-industrielle et mondialisée ? Plus que cela même, à nous politiques, ils font la liste des sujets à étudier enfin : précarisation des salariés modestes du secteur privé, survalorisation foncière et immobilière qui mène à la ségrégation territoriale, fin de la promotion sociale par l’Ecole pour les plus modestes auxquels on peut rajouter en matière de politique urbaine la modernisation des transports et la redensification des villes pour ralentir l’étalement urbain. Voilà des sujets sur lesquelles nous devons plancher pour tenter de redonner une ambition et une unité à la France.

Atlas des nouvelles fractures sociales
de Christophe Guilluy et Christophe Noyé
Paris, Editions Autrement, 2004

Une gauche à la Pyrrhus

Un an et demi après, le constat est tristement encore d'actualité...


Pourquoi le PS s’est-il coupé des couches populaires ?

La gauche peut gagner les municipales mais elle peut être vaincue par ses propres conquêtes, comme en 2004. Trois mois avant les élections municipales, le Parti socialiste ne semble faire preuve d’aucune lucidité quant aux causes de son échec du printemps dernier. Incapable de sortir des petits conflits de personnes, il est en train de rater son renouvellement idéologique. Incapable de répondre à la question essentielle de la mondialisation, il s’abaisse à laisser deux des siens - Pascal Lamy et DSK - diriger l’OMC et le FMI, dont le rôle est précisément de renforcer le processus de dérégulation planétaire. Incapable, en France, de faire une critique efficace de la politique sarkozyenne, il se contente d’en critiquer le « style » ou la « méthode ». Pourtant le PS « gagnera » les municipales. Sans grand suspense gagnera-t-il à Paris et Lyon, sans doute conquerra-t-il des villes comme Strasbourg ou Bordeaux… Mais, loin de ce cosmétique « socialisme municipal », il nous faut regarder de près l’incompréhension que le PS manifeste à l’égard de la nouvelle sociologie électorale française, qui le condamne, en fait et malgré les apparences, à une très longue cure d’opposition…

La France est, comme l’ont brillamment souligné les géographes Christophe Guilluy et Christophe Noyé dans leur Atlas des nouvelles fractures sociales, victime d’une forme de ségrégation spatiale et sociale d’ampleur. A contrario des villes-centres « prescripteurs », les périphéries urbaines et les zones rurales accueillent, pour leur part, un nombre croissant d’ouvriers et d’employés. Pour mémoire, peut-on rappeler qu’il y a en France environ 60 % d’ouvriers et d’employés, curieusement absents du discours des élites du PS… Béatement, certains socialistes se sont mis à admirer les scores réalisés par leur parti dans les arrondissements du centre de Paris ou dans certains quartiers en voie de « gentrification ». Seulement, les socialistes ont oublié que, dans le même temps, ils sont en perdition dans de larges secteurs de notre pays.

Dans le nouveau contexte sociologique français, le rapport à la mondialisation est déterminant. 51 % des Français qui sont pour « imposer les entreprises qui délocalisent » et 49 % de ceux qui voyaient la mondialisation comme un « danger » ont voté… Nicolas Sarkozy ! Si Ségolène Royal a fait mieux que Jospin (1995 et 2002) chez les ouvriers (25 % le 22 avril), le PS reste à la traîne par rapport à la droite, qui rassemble plus de 60 % d’entre eux. On peut multiplier les exemples de la crise sociologique qui frappe l’électorat de gauche et du faux virage à droite de la société française. En effet, les ouvriers et les employés ne sont pas devenus de droite. Avec un taux global record de refus de l’économie de marché (50 %), on ne peut pas dire que nos concitoyens cèdent au néolibéralisme ! Ce n’est pas être de droite que de s’inquiéter de la mondialisation !

Le PS mise actuellement sur une alliance des villes-centres et de ses proches banlieues, alliance sociologique durablement minoritaire (le 29 mai 2005 comme le 6 mai 2007), alors qu’il lui faut penser l’alliance des banlieues et des zones périurbaines, c’est-à-dire reconquérir les classes populaires et constituer ce qui fait le succès d’une authentique stratégie socialiste : un front de classe ! Ouvriers, employés des banlieues et des zones périurbaines ou rurales, mais aussi artisans ou professions intermédiaires doivent faire l’objet d’une attention et d’un dialogue renouvelés. Eux qui ont soutenu le discours volontariste de Sarkozy ne seront convaincus par le PS que s’il adopte un projet républicain et socialiste tournant le dos aux serpents de mer néolibéraux. Pour ce faire, la gauche doit définir un nouveau rapport à la mondialisation, se déterminer sur le protectionnisme européen, sur le déséquilibre capital-travail, sur les services publics, sur l’école… Alors que certains claironnent que le PS doit succomber aux délices d’une social-démocratie battue dans le monde entier, les préférences des classes populaires sont à l’opposé de celles des hiérarques solférinesques…

Collectivement, nous devons désormais procéder au renouvellement idéologique et programmatique de notre camp pour établir, le plus tôt possible, l’hégémonie culturelle nécessaire aux victoires électorales à venir. À défaut, le risque, pour le PS, c’est, pour prendre une allégorie astrophysique, de se rétracter sur les centres-villes et de devenir une « naine blanche ». Refusant de s’adresser aux marges, c’est lui qui, finalement, sera électoralement marginalisé.

Gaël Brustier et Jean-Philippe Huelin

L'Humanité, 1er décembre 2007
http://www.humanite.fr/2007-12-01_Tribune-libre_Une-gauche-a-la-Pyrrhus

dimanche 14 juin 2009

Les chefs socialistes n'ont toujours rien compris ! par Jean-Philippe Huelin, publié sur le site Marianne2

Jean-Philippe Huelin explique sa colère contre les réactions (ou plutôt l'absence de réaction) des socialistes, et notamment Catherine Trautmann, eurodéputé de l'Est, après la bérézina du 7 juin.

Au dépit s’ajoute la colère. On n’épargne décidément rien aux derniers militants socialistes. Après le résultat catastrophique de dimanche soir, il doit en effet avaler dès le lendemain la littérature « décalée » de ses heureux élus. Parmi eux, le communiqué de presse publié par Catherine Trautmann (voir encadré ci-dessous), tête de liste socialiste dans le Grand Est, en dit long sur les causes de la Bérézina.

C’est technocrate, hautain, méprisant, jargonnant, européiste et finalement symptomatique d’une certaine classe dirigeante socialiste qui depuis 10 ans n’a toujours rien compris. Bref, c’est du Jospin, en pire… Ce qui regrette Madame Trautmann, c’est « l’affaiblissement de l’idéal européen ». En ne se déplaçant pas, le peuple heurte le dernier idole de notre hiérarque socialiste. Ce n’est ni le score ridicule de son parti, ni l’avenir de la Gauche qui la préoccupe, c’est son idéal qui n’est plus socialiste (on le savait depuis 1983) mais européen.

Catherine Trautmann devrait lire Védrine !
Comme lors de la belle époque des affrontements entre souverainistes et fédéralistes, les ennemis sont les « nationalismes » dont la « montée » est perpétuellement « inquiétante », ce sont les « gouvernements européens » qui empêchent l’épanouissement d’une « Europe des citoyens ». Mais dans quel monde vit donc Mme Trautmann ? Cette logorrhée est datée, caduque, renvoyée dans les placards de l’histoire depuis le référendum de 2005. Elle pourrait quand même investir un peu de son temps pour lire Hubert Védrine ! Plus que des électeurs, c’est de son côté que l’on révèle le plus de « frustration », celle de ces élites omniscientes qui n’acceptent jamais d’avoir tort, de pas être suivies par ce peuple ignare.

Comment ce peuple européen, français ici, a-t-il pu se détourner du Manifesto, la pierre philosophale des sociaux-démocrates en fin de vie ? Il avait pourtant de l’allure ce texte qui prenait bien la peine d’avertir les rebelles gaulois que leur « non » de 2005 se transformait en un « oui » mystique au traité de Lisbonne, son replâtrage sarkozyen. Madame Trautmann doit avoir raison, ce qui manque aux socialistes français est certainement la « crédibilité » incarnée par des responsables qui, comme elle, savent respecter l’électeur, qui ne jouent pas de la démagogie dont use le Président français…

Jusqu’où vont nous mener cette élite socialiste autocentrée et sourde aux préoccupations populaires ? Jusqu’à quand faudra-t-il mettre son poing dans sa poche au nom de la lutte contre Sarkozy ? Aux vues des résultats, il va quand même falloir que la direction socialiste se remette en cause au risque de finir comme le Parti Radical de nos aïeux : une queue de comète politique, plus proche de l’assiette à beurre des collectivités territoriales que du gouvernement d’un peuple souverain.

Communiqué de Catherine Trautmann le 8 juin 2009

Les résultats d’hier avec un taux d’abstention catastrophique, jamais atteint depuis 1979, marquent pour moi d’abord l’affaiblissement de l’idéal européen : l’Union européenne est à un tournant de son histoire ; il lui faut à présent trouver rapidement un nouveau souffle si elle ne veut pas devenir un simple artefact des gouvernements européens. Sans participation électorale, pas de légitimité démocratique ! La montée inquiétante des nationalismes dans certains Etats-membres, participe également à cette négation du projet européen.

Cette abstention peut être interprétée comme l’expression d’une frustration des électeurs par rapport à un projet européen qui leur échappe et la revendication d’une plus grande transparence sur la façon dont le PE peut exercer son pouvoir et dont les décisions sont prises. C’est aujourd’hui la responsabilité des élus au Parlement européen de redoubler d’efforts pour donner un sens à l’Europe.
A l’échelle de l’Union, les Socialistes, unis comme jamais autour d’un véritable projet commun élaboré et porté par l’ensemble des partis membres du PSE –le Manifesto– n’ont pas réussi à incarner de façon crédible l’alternative que ce programme pouvait représenter.

En outre, la défaite du Parti Socialiste français s’explique notamment par une confusion entretenue entre enjeux nationaux et enjeux européens. Et malgré la campagne collective menée sur le Grand Est, c’est l’absence d’unité nationale qui nous a été clairement reprochée.

Aujourd’hui, la question qui se pose à nous autres Socialistes Français, est bien celle de la crédibilité de notre parti, alors même que nous devrions être une force majeure de proposition. Je salue d’ailleurs le courage de Martine Aubry qui en reconnaissant la défaite du Parti socialiste a aussi entendu le message que les Français nous ont adressé. Car si les victoires sont collectives, il est bon de rappeler que les défaites le sont également !

Aujourd’hui, les Européens ont fait le choix d’avoir un Parlement clairement à droite. Il faudra que le PPE l’assume demain. Se pose la question du contrepoids politique face à la Commission et au Conseil, puisqu’avec de tels équilibres nous prenons le risque de prendre le chemin d’une Europe des gouvernements et non d’une Europe des citoyens. La responsabilité des forces de gauche est d’organiser un contrepouvoir, de trouver un mode de gouvernance alternatif au sein du Parlement européen. C’est un enjeu pour les semaines qui viennent. En ce qui me concerne, j’ai pris des engagements clairs sur des sujets sensibles vis-à-vis des électeurs du Grand Est. Je resterai fidèle à ces engagements, et mon action s’inscrira bien sur le fond et dans la durée.

Source: http://www.marianne2.fr/Les-chefs-socialistes-n-ont-toujours-rien-compris-!_a180679.html

Existe-t-il un risque de marginalisation de la gauche ? par Gaël Brustier

Une mauvaise appréhension de la nouvelle géographie sociale de notre pays et de la mondialisation par la social-démocratie, mais également par une partie de la « gauche radicale » française, nous oblige à tirer la sonnette d'alarme.

Un ancien Premier ministre socialiste avait parlé de « deux France » pour décrire notre pays. A la vérité, aujourd'hui, il y en aurait plutôt trois :

  • Celle des centres urbains, qui sont les lieux les plus en prise avec le modèle néolibéral et concentrent les populations qui en sont les principales gagnantes ;
  • Celle des banlieues, qui accueille ce que l'on pourrait définir comme un prolétariat des services, précarisé lui aussi à l'extrême ;
  • Et enfin une France presque invisible et pourtant majoritaire, celle des zones périurbaines et rurales rassemblant les populations précarisées dont l'emploi qualifié est le plus menacé par les règles de rentabilité financière (Gandrange, Sandouville etc.).

La gauche est forte dans les villes-centres « gentrifiées » et dans les banlieues, tandis que la droite de M. Sarkozy fait son miel dans les zones périurbaines et rurales tout en drainant les voix des quartiers bourgeois de la droite ancestrale. Cette équation électorale rend la droite sociologiquement majoritaire et peut empêcher durablement la gauche d'accéder au pouvoir.

Evidemment, les victoires aux élections municipales et cantonales ont donné l'illusion d'une bonne résistance électorale de la gauche ; certains ont préféré attribuer les échecs de celle-ci à la « division » (2002) ou au prétendu mauvais choix de sa candidate (2007). Il n'en est rien.

En fixant toute son attention sur les villes-centres pour remporter des victoires symboliques (Paris, Lyon, Strasbourg etc.), la gauche s'est enfermée dans une alliance sociologique minoritaire à l'échelle du pays. Par chance, la droite ne dispose pas du réseau de cadres locaux lui permettant de concurrencer le travail d'imprégnation du tissu des collectivités locales entrepris depuis les années 70 par le Parti socialiste.

Pour un temps au moins, le PS peut se stabiliser à la tête d'importantes collectivités territoriales sans pour autant être en mesure de concurrencer la droite aux élections nationales.

En somme, le tour de passe-passe de Nicolas Sarkozy a été, en 2007, de faire voter pour lui les ouvriers de l'Est industriel et les traders de la Défense, c'est-à-dire à la fois les victimes directes et les supplétifs de luxe de la mondialisation néolibérale. Il reste donc à la gauche à mieux comprendre l'articulation entre cette nouvelle géographie sociale française et la mondialisation néolibérale.

Ce n'est évidemment pas gagné… Mais une critique efficace et raisonnée du capitalisme financier pourrait être la base d'un front sociologique très large garant de succès à venir.

Le risque en effet est de voir le parti organique de la gauche -le PS- se cantonner à une critique de surface de la mondialisation néolibérale et de ne pas considérer la présente crise comme la crise du système capitaliste à redéfinir totalement. La question n'est pas de « moraliser » l'actuelle configuration du capitalisme mais de revenir sur le processus d'autonomisation des marchés financiers et sur leur capacité à dominer l'économie réelle.

A cette condition, la gauche peut devenir le porte-voix des Français qui ne vivent que de leur travail et orienter la social-démocratie internationale vers un autre destin que celui de spectateur dégagé de la course folle de la mondialisation financière.

Il reste aussi à régler le problème des rapports entre gauche radicale et social-démocratie : il faut que la gauche radicale, dans le champ intellectuel comme dans le champ politique, soit capable de mener un dialogue de fond avec les sociaux-démocrates et cesse de « tirer sur le pianiste ».

Il lui appartient de savoir prendre en compte la nécessité de préserver au Nord et de bâtir au Sud les seuls instruments capables d'offrir un véritable débouché aux aspirations progressistes : les Etats.

A ces conditions, les forces de gauche peuvent mener les combats culturels et électoraux victorieux que le contexte international et les intérêts de notre pays imposent.

Par Gaël Brustier | Chercheur en science politique | 27/10/2008
Source: http://www.rue89.com/2008/10/27/existe-t-il-un-risque-de-marginalisation-de-la-gauche