jeudi 27 janvier 2011

Accès aux soins : la campagne doit retrouver la santé

Face aux disparités géographiques et sociales d'accès aux soins, il faut que le projet de « bouclier rural » s'attèle à réduire au maximum la « fracture sanitaire » qui mine la santé. Ce qui implique une refonte considérable du système de santé, comme cette tribune collective* nous l'indique.

Aujourd’hui, les mobilisations pour défendre l’égalité de tous en matière de santé demeurent massives dans le monde rural. Les protestations pour maintenir et moderniser l’offre de soins sur des territoires abandonnés par la République sont évidemment nécessaires et utiles parce qu’elles obligent à imaginer et à inventer des solutions concrètes et adaptées à des territoires en mutation. Exode urbain, modernité d’un nouveau modèle de vie rurale, demande sociale légitime de partager les grands choix de politiques publiques, dépassement des logiques comptables à court terme sont, en effet, le socle de cette réflexion. Les suppressions de blocs chirurgicaux, les fermetures de services et en particulier de maternités de proximité, témoignent de l’aveuglement du gouvernement en matière de santé publique. Des propositions sont pourtant sur la table, issues notamment de la mission parlementaire sur l’offre de soins conduite en 2008. Le monde rural attend de l’Etat des actes concrets. Le « Bouclier rural » comporte des garanties dans le domaine sanitaire afin de stopper la désertification médicale à la campagne.

Une inégalité réelle !

Notre système de santé, longtemps glorifié comme l’un des meilleurs du monde, présente aujourd’hui de redoutables symptômes : un financement fragilisé, un pilotage contesté et éclaté, et surtout, la multiplication des inégalités d’accès à des soins de qualité qui foulent aux pieds le droit à la santé, principe reconnu par la constitution de notre République et exigence éthique essentielle.

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Fabien BAZIN, conseiller général de la Nièvre, maire de Lormes
Olivier DUSSOPT, député de l'Ardèche
Jean-Philippe HUELIN, animateur du site « Vers un bouclier rural »
Christian PAUL, député de la Nièvre, président du laboratoire des idées
Michel VERGNIER, député de la Creuse

Marianne2, Jeudi 27 Janvier 2011

mercredi 22 décembre 2010

Bouclier rural : le coucou UMP ne fait pas le printemps de la ruralité

Les députés UMP s'adonneraient-il impunément au plagiat ? Selon Jean-Philippe Huelin, militant socialiste, la majorité en manque d'inspiration, se serait permise de piocher dans le projet du PS pour reprendre à son compte l'idée du «bouclier rural». Mais, les élus locaux de gauche eux ne se laisseront pas plumer de la sorte.

L’idée du « bouclier rural » est née dans l’esprit d’élus nivernais en 2009. Face aux provocations du Président Sarkozy et de son enfant chéri, le « bouclier fiscal », qui donnent toujours plus à ceux qui n’en ont déjà que trop, ces élus locaux ont soumis un texte au Conseil Général de la Nièvre (qui l’a approuvé à l’unanimité). Puis, cette proposition s’est enrichie d’un travail collectif intense et créatif au cours de l’année 2010 qui a donné naissance à une note publiée par le Laboratoire des idées du PS. Finalement, les principales propositions du « bouclier rural » ont été reprises par la convention nationale du PS sur l’égalité réelle qui a été approuvée par les militants début décembre.

Que la gauche se passionne pour les campagnes, voilà qui en était trop pour certains députés UMP ! On ne doit pas piquer le joujou de ces messieurs, même s’ils desservent en permanence les intérêts du monde rural en suivant aveuglement la politique inégalitaire de Nicolas Sarkozy. Les plus malins ont essayé de récupérer a posteriori le concept (Yannick Favennec, Mayenne) ou de monter à la va-vite un groupe « Droite rurale » à l’Assemblée nationale (Pierre Morel A l’Huissier, Lozère), les plus bégueules ont crié à la supercherie (Jean Auclair, Creuse). Face à la panique de ses partisans ne sachant plus comment aller défendre leur cher président en 2012, l’UMP ne peut plus pratiquer son bonneteau traditionnel à l’égard des campagnes. Elle passe donc au plagiat en bande organisée. Quand on ne sait plus quoi dire, on vole les idées des concurrents. Preuve que les idées nouvelles naissent aujourd’hui à gauche !

C’est ainsi que l’on retrouve sur le site de l’Assemblée nationale une proposition de loi déposée sans pudeur ce 20 décembre par une armada d’élus ruraux UMP sur les « investissements et les services dans les territoires ruraux ». L’exposé des motifs est hallucinant : « L’instauration d’un « bouclier rural », grâce à une loi d’orientation sur les investissements et les services dans les territoires ruraux, dans laquelle plusieurs mesures concrètes seraient inscrites, afin de faire de la ruralité un atout pour la France paraît aujourd’hui nécessaire ». A 180° des choix faits depuis 2002 ! Bref, par un tour de passe-passe qui risque fort de faire un flop, ces élus tentent de masquer leur propre bilan bien maigre pour les campagnes françaises : du non-remplacement d’un fonctionnaire sur deux partant en retraite (véritable saignée pour les services publics ruraux), aux annonces jamais transformées pour un plan d’aménagement de la fibre optique sur l’ensemble du territoire, en passant par les cartes scolaire, hospitalière, judiciaire, militaire… sans oublier la « réforme » des collectivités territoriales. Nous en oublions nécessairement. Certes, personne n’a le monopole du monde rural qui a besoin d’avocats ardents et de bâtisseurs sincères venus de tous les horizons, mais la cause est entendue : les pyromanes ne seront jamais les meilleurs architectes !

Face à la malhonnêteté intellectuelle érigée en doctrine de gouvernement, le PS n’entend pas reculer. Le monde rural a besoin d’investissements (concrets ou symboliques) de la part de la gauche, tant la droite a rompu l’égalité territoriale pourtant au fondement de notre République. La nouvelle société urbaine défendue par le PS va de pair avec le développement de la ruralité moderne. Poursuivant cette offensive pour revitaliser les campagnes, nous présenterons à l’Assemblée Nationale dans les prochaines semaines une proposition ambitieuse et innovante, tenant réellement compte de la situation des territoires ruraux.

D’ores et déjà, nous donnons rendez-vous à tous les promoteurs de la ruralité moderne le 5 février prochain à Guéret, dans la Creuse, pour débattre du bouclier rural ! Nous préférons l’original à la copie. Si un coucou UMP ne fera pas le printemps, l’alouette socialiste ne se laissera pas plumer !

Christian PAUL, député de la Nièvre, président du Laboratoire des idées
Michel VERGNIER, député de la Creuse
Olivier DUSSOPT, député de l’Ardèche
Fabien BAZIN, conseiller général de la Nièvre
Philippe BAUMEL, vice-président du conseil régional de Bourgogne
Nicolas SORET, président de la communauté de communes de Joigny
Jean-Philippe HUELIN, militant socialiste dans le Jura et animateur du site « Vers un bouclier rural »

Marianne2, Mercredi 22 Décembre 2010

lundi 6 décembre 2010

Invitation de la section "Lucie Aubrac" du 13e arrondissement de Paris


Je participerai avec grand plaisir aux travaux de la section socialiste "Lucie Aubrac" du 13ème arrondissement de Paris, ce mercredi 8 décembre à 20h au Fiap, 30 rue Cabanis dans le 14e arrondissement (métro Glacière ou Saint-Jacques).

Cette réunion aura pour thème :
Quels débouchés aux mouvements sociaux ?
Le PS est-il en phase avec le peuple de gauche ?

J'y interviendrai pour parler de "Recherche le peuple désespérément" en compagnie de Malek Boutih qui est également convié.

mercredi 17 novembre 2010

Matinée de réflexion sur le "bouclier rural"

Organisée par l'Union des Elus Socialistes et Républicains de Saône-et-loire en partenariat avec le Laboratoire des Idées du Parti Socialiste, cette rencontre, ouverte à tous les citoyens qui le souhaitent, aura lieu le samedi 4 décembre 2010 à Sanvignes.

PROGRAMME

Accueil café : 9h30

9h45 : Accueil par Jean-Claude LAGRANGE Maire de Sanvignes et Jérôme DURAIN, Premier Secrétaire fédéral du Parti Socialiste

10h00 - 11h30 Table ronde n°1 : « Sortir des mythes : la réalité des difficultés des mondes ruraux »

Nos communes rurales sont les grandes ignorées des médias nationaux. Soit elles sont traitées sous l’angle du folklore soit elles disparaissent d’un journal télévisé qui devient celui d’une France qui n’existe pas. Pourtant les difficultés des zones rurales existent. Un rapport de l’IGAS les a mises en évidence (septembre 2009). Qui explique que les mondes ruraux sont, désormais, les principaux mondes industriels ? Dans cette table ronde, les intervenants s’efforceront de clarifier les enjeux, à la fois nationaux pour les 11 millions de ruraux, et propres à la Saône-et-Loire…

Modérateur : Gaël BRUSTIER animateur du Laboratoire des Idées de la Fédération PS

• Paul VANNIER & Gatien ELIE, géographes.
• Sébastien VIGNON, Chercheur au CURAPP, Université d'Amiens
• Jean-Philippe HUELIN, animateur du site « Vers un bouclier rural »
• Christian BONNOT, Conseiller Général
• Christian PAUL, Député de la Nièvre, Président du Laboratoire des Idées du Parti Socialiste

Débat avec la salle

11h30 - 12h45 Table ronde n°2 : « La ruralité à l’offensive : expériences et actions pour mieux défendre nos campagnes. »

Les élus socialistes sont en première ligne dans la défense des territoires ruraux… Du maintien d’une activité économique au développement des réseaux susceptible de favoriser le développement local, leurs expériences méritent d’être exposées et confrontées…

Modératrice : Sophie CHARRIERE, Adjointe au Maire de Cluny

• Edith GUEUGNEAU, Vice-Présidente du Conseil Régional, Président de la CC du Canton de Bourbon.
• Philippe BAUMEL, Vice-Président du CRB et de la CCM, Vice Président de la FNESR
• Marie-Odile MARBACH : Présidente de la CC de La Guiche
• Jean PIRET, Maire de Suin, Vice-Président du Pays Charolais
• Fabien BAZIN, Maire de Lormes

Débat avec la salle

12h45 : Conclusion : Christian PAUL, Député, Président du Laboratoire des Idées

http://www.ps71.org/SAMEDI-4-DECEMBRE-MATINEE-DE-REFLEXION-SUR-LE-BOUCLIER-RURAL-A-SANVIGNES_a407.html

jeudi 4 novembre 2010

11 millions de ruraux ont zappé Sarkozy. Que fait la gauche ?

Courtisé durant la campagne présidentielle par l'UMP, le monde rural a massivement voté pour Sarkozy. Depuis, ce secteur est laissé en friche par le parti présidentiel qui tente de renouer avec cet électorat via une droite rurale. La gauche, quant à elle, ne semble pas prendre la mesure de l'enjeu du vote rural. Pour Gaël Brustier et Jean-Philippe Huelin, auteurs de « Recherche le peuple désespérément », l'ignorer relève du «suicide politique».

Il est assez cocasse de voir se former à l’Assemblée Nationale un groupe de députés étiqueté « Droite rurale » sous l’impulsion du député UMP de Lozère Pierre Morel-A-L’Hussier. Plus cocasse encore de lire que ce groupe entend défendre, entre autres, les services publics en milieu rural. Ont-ils donc dormi depuis 2002 pour ne constater qu’aujourd’hui que leur propre camp s’est ingénié à détruire les services publics partout et surtout à la campagne ? Cette initiative vise autant à tenter de masquer les effets désastreux de l’action du pouvoir sur le plan économique et social sur le monde rural que de lutter contre le calamiteux bilan symbolique de l’action présidentielle qui heurte les forces traditionnellement conservatrices d’une partie des campagnes. Il révèle surtout que le monde rural représente aujourd’hui un enjeu stratégique essentiel pour 2012, ce que la gauche pourrait enfin comprendre…

Les zones rurales souffrent de l’image que véhiculent un certain nombre de représentations figées. Pour beaucoup de commentateurs, de prétendus analystes politiques, d’hommes politiques de gauche ou de droite (comme Monsieur Copé au soir des élections régionales), la « ruralité », c’est d’abord « vaches + tracteurs + jolis paysages ». Equation fausse qui mène tous ceux qui la suivent au désastre électoral dans ces zones. En vérité, le monde rural compte 11 millions de Français soit 20% de la population métropolitaine et certainement un peu plus de l’électorat potentiel ou de l’électorat qui se déplace effectivement aux urnes. Comme le soulignait un rapport de l’IGAS (Inspection Générale des Affaires Sociales) de septembre 2009, les zones rurales concentrent des problèmes sociaux majeurs. En zone rurale, 35% des actifs sont des ouvriers, souvent les plus précaires et les premiers frappés par les délocalisations. Seulement 8% sont des agriculteurs. Il existe une jeunesse ouvrière et une jeunesse précaire en milieux ruraux, ainsi que Nicolas Renahy, sociologue et auteur du lumineux ouvrage « Les gars du coin » (La Découverte, 2005) l’a démontré.

Rappelons que la France périphérique, rurale ou périurbaine, avait voté Nicolas Sarkozy en 2007. Comme l’analysait Jérôme Fourquet : « Le candidat UMP obtient 32,5 % des voix en moyenne nationale, mais 36 % dans les campagnes, alors que Ségolène Royal, qui est à 27 % en moyenne nationale, ne recueille que 21 % dans l'électorat rural. » Le phénomène se retrouve au second tour : Nicolas Sarkozy obtiendrait 58 % du vote rural, contre 52 à 53 % en moyenne nationale. Une ébauche de redressement des scores de la gauche dans ces régions a été opérée en particulier grâce à une hausse du vote ouvrier pour le candidat socialiste entre 2002 et 2007

Ignorer l'électorat rural relève du suicide politique

Le Parti Socialiste, par la voix d’un certain nombre des siens et au premier rang desquels Christian Paul, député de la Nièvre, a œuvré à élaborer un « bouclier rural », thème forgé depuis plusieurs mois par des militants et des élus socialistes ruraux et qui est d’ailleurs repris dans la prochaine Convention programmatique consacrée à « l’Egalité réelle ». Une véritable « Gauche rurale » est en train de s’organiser. Mais aussi pertinent soit-il, ce « bouclier » ne peut être que la première pièce d’un arsenal stratégique destiné à conquérir dans la durée des zones qui ne sont plus dévolues à la seule droite. Cette France périphérique s’exprime de plus en plus, les récents succès des manifestations locales contre la réforme des retraites l’ont prouvé.

Pour l’anecdote, en ce lendemain d’élections de mid-term aux Etats-Unis, l’intérêt porté par les deux partis américains à la jeunesse rurale s’est concrétisé par une bataille stratégique portée par l’un et par l’autre des camps. Reagan avait fait des suburbs (résidence pavillonnaires entourées de jardins visibles dans les banlieues périphériques des villes aux Etats-Unis, ndlr) le foyer de sa révolution conservatrice « grassroots », c'est-à-dire « par la base ». Les Démocrates se battent, à l’image d’un de leurs stratèges Ruy Teixeira, depuis plusieurs années pour conquérir l’électorat rural, en particulier dans le Colorado mais aussi dans d’autres Etats comme la Pennsylvanie (centrale) ou l’Ohio... Ignorer, chez nous, cet enjeu relèverait du suicide politique. Cette discrète initiative de la « droite rurale » peut permettre à la gauche française de ne pas se tromper.

Gaël Brustier et Jean-Philippe Huelin - Tribune | Jeudi 4 Novembre 2010
http://www.marianne2.fr/11-millions-de-ruraux-ont-zappe-Sarkozy-Que-fait-la-gauche_a199260.html

jeudi 28 octobre 2010

Fracture scolaire et sociale : la France des métropoles contre la France périphérique


La France «périphérique» a de quoi se révolter: fractures territoriales, fracture scolaire, forte désindustrialisation… Autant de dénominateurs qui poussent leur population à condamner la réforme des retraites. La preuve, pour Gaël Brustier et Jean-Philippe Huelin, co-auteurs de « Recherche le peuple désespérément », d'un profond malaise social.

En pleine crise sociale, sans doute est-il utile de revenir à quelques causes structurelles de ce malaise. A y regarder de près, la France « périphérique », celle qui concentre ouvriers et employés, a manifesté en masse : 10 000 personnes à Belfort, 3 000 à 4 000 au Creusot, des villes industrielles où la conscience de la concurrence internationale est, plus qu’ailleurs, aiguë. Le prompt renfort des lycéens et étudiants a donné aux manifestations une autre dimension. La colère des Français est à la confluence de plusieurs phénomènes : la désindustrialisation, le déclassement, la précarité, la peur de l’avenir composent un mélange explosif dont nous peinons à mesurer les effets. Les manifestations lycéennes, si structurées que puissent l’être des manifestations de jeunes de 17 ans, traduisent quant à elles une source d'angoisses, voire un rejet des inégalités scolaires, révélées par un ouvrage intitulé « Atlas des Fractures scolaires en France » (Autrement, septembre 2010) co-écrit par deux géographes, Patrice Caro et Rémi Rouault. Ce travail complète la compréhension que l’on a pu acquérir de la géographie sociale française grâce à Christophe Guilluy et Christophe Noyé et leur « Atlas des nouvelles fractures sociales » (Autrement, 2005). On ne sait si le gouvernement a bien pris la mesure de l’explosion de ces inégalités scolaires qui rendent de moins en moins supportable un chômage des jeunes de moins de 25 ans de l’ordre de 24%.

On le sait, le débat sur l’éducation est empreint de la querelle entre pédagogies constructivistes et tenants d’un structuralisme plus enclin à voir dans la transmission des savoirs et le rôle du magister l’une des clés pour faire progresser l’école de la République. Si cette question demeure essentielle, il ne peut être question de se dispenser d’une analyse géographique de la question scolaire en France. Celle-ci fait apparaître que les difficultés économiques et sociales de la France périphérique sont doublées par d’évidentes difficultés scolaires. Les fractures spatiales et sociales du territoire sont ainsi, à l’évidence, combinées à d’importantes fractures scolaires. N’est-ce pas là qu’il faut chercher les causes du malaise estudianto-lycéen et de la radicale colère d’un grand nombre de Français ?

Certaines cartes de cet atlas illustrent ces inégalités scolaires. Pourquoi réserver les sections européennes à certains établissements des centres-villes ? On connaît mieux aujourd’hui le « délit d’initiés » de certains qui choisissent les langues de leurs enfants pour maintenir un « entre-soi » social, gage, croient-ils, de réussite scolaire. Autre (bon) exemple, le chinois, langue de la puissance démographique et économique, n’est enseigné que dans quelques métropoles. On comprend évidemment que le manque d’enseignants ne permette pas une allocation égalitaire des postes, mais il est remarquable de constater que les lycéens de la France périphérique sont totalement privés de l’apprentissage d’une langue qui risque de devenir discriminante. Privez la France périphérique d’enseignement du Chinois et nos commerciaux de 2020 seront le fruit d’une reproduction sociale comme rarement il y en a eu. Le latin, lui-même, décrié comme élitiste, demeure l’une des options choisies pour accéder à des formations « d’élites » par beaucoup de lycéens de province (en particulier dans le Sud-Ouest). Cassez le latin et vous augmenterez les inégalités. On pourrait multiplier les exemples liés aux sorties précoces du système scolaire, aux inégalités devant l’obtention des diplômes, au chômage des jeunes diplômés. Notre école fonctionne à deux vitesses. La France aussi. Et c’est ce qui explique la force du mouvement social, salarié, étudiant ou lycéen, dans la « France périphérique ».

La géographie sociale et scolaire de notre pays aide à mieux comprendre comment la société française réagit à une réforme comme celle des retraites. Que des lycéens de 17 ans manifestent pour la retraite à 60 ans traduit moins leur souhait d’atteindre rapidement la retraite que leur angoisse de ne pouvoir accéder au monde du travail. La France est, dans son ensemble, traumatisée par la désindustrialisation massive du pays, dont le libre-échange est une des causes majeures. Elle l’est tout autant par le chômage des jeunes qui a atteint un taux record. Elle l’est par le déclassement, qui sape les fondations de l’édifice républicain. En ce sens, les lycéens et étudiants n’ont pas besoin d’être « manipulés » par les syndicats ou les partis. Ils sont le simple reflet d’un malaise social.

Jusqu’ici, la droite avait le quasi-monopole de la définition de l’imaginaire collectif et parvenait à créer autant de fausses consciences que l’état de la France le demandait. Ce monopole, elle peut le perdre. Mais, pour la vaincre, il faudra à la gauche le soin d’établir un projet alternatif « crédible », c'est-à-dire moins raisonnable qu’inspiré par la raison et la compréhension de la globalisation (dans un contexte de chute programmée du dollar). Ce projet doit en tout domaine définir une nouvelle égalité entre les citoyens pour retisser des liens entre classes sociales qui se tournent le dos de plus en plus, à l’École comme dans la société. Il lui faudra aussi contribuer à bâtir des représentations collectives alternatives à celles véhiculées par la droite. Il y a encore du travail…

Gaël Brustier & Jean-Philippe Huelin - Tribune | Jeudi 28 Octobre 2010
http://www.marianne2.fr/Fracture-scolaire-et-sociale-la-France-des-metropoles-contre-la-France-peripherique_a198992.html

mardi 21 septembre 2010

Conférences avec les Amis du Monde diplo

Ma tournée de présentation de "Recherche le peuple désespérément" reprend. Je serai à Melun, en Seine-et-Marne, le vendredi 19 novembre et à Carcassonne le vendredi 17 décembre.

http://www.amis.monde-diplomatique.fr/article2764.html

lundi 13 septembre 2010

Classes sociales et nouvelle géographie politique

Voici un texte que j'ai co-écrit avec mon camarade Gaël Brustier et qui vient de paraître dans la dernière livraison de la revue "Utopie critique" .

« Qu’est ce que c’est que cette Gauche qui n’ose plus prononcer les mots classe ouvrière ? » disait André Malraux en décembre 1965. Vieux débat donc. Pour essayer d’objectiver les choses, revenons d’abord à ce que sont les classes sociales dans l’histoire collective du socialisme français dans ses variétés. Penchons-nous sur la mutation géographique de ces classes sociales pour comprendre ce qu’est la France d’aujourd’hui. Essayons, enfin, d’appréhender au mieux la réalité de la géographie électorale française.

Classes sociales, lutte des classes et socialisme

Longtemps la lutte des classes a été au centre de la vision et de la pratique de l’histoire des socialistes. C’est d’abord, rappelons-le, la situation d’un groupe dans le procès de production qui définit une classe sociale. Schématiquement, on distinguait à l’origine : bourgeoisie, prolétariat et propriétaires terriens. Le volume III du Capital introduisait déjà une autre dimension à la notion de classe sociale : celle du type de moyen de productions utilisé. Par ailleurs, les critères économico-politiques, hautement dépendants de la psychologie collective d’un groupe, laissent apparaître encore une distinction entre la classe conscientisée, la classe pour soi, et la classe « en soi ». Cette analyse marxienne est évidemment fondamentale mais on aurait tort d’en rester là.

Norbert Elias l’a démontré en son temps : il existe une dimension éminemment spatiale des rapports sociaux, de la représentation que l’on se fait de la société et de l’idée que l’on se fait de la place que l’on occupe en son sein. Une même cité ouvrière comportait une hiérarchie implicite fondée, notamment, sur ce qu’Elias définissait comme le capital d’autochtonie. Elias introduisait donc l’idée qu’un groupe ne se définit pas seulement par sa position dans le procès de production mais aussi par la nature des interdépendances entre les hommes dans l’espace.

Les classes sociales ont donc des critères de définition complexes mais en combinant un peu de sociologie marxienne et un zest d’analyse éliassienne, on commence à y voir plus clair. Si l’on y ajoute, une analyse faisant une large place à la géographie sociale, les choses paraissent encore plus évidentes. C’est cette dimension géographique qui semble aujourd’hui déterminante pour redonner du sens à la notion de classe sociale en France.

La nouvelle géographie sociale du pays : un élément essentiel de la mutation des classes sociales

Il y a actuellement en France presque autant d’ouvriers et d’employés que dans les années 1950, pourtant notre pays a changé. La mutation de l’économie mondiale a influencé la localisation de l’activité économique et donc la géographie sociale du pays comme elle a influencé la répartition des revenus. La France est divisée entre des villes-centres et des zones périphériques, c'est-à-dire périurbaines ou rurales . La France des villes-centres, et en particulier Paris, est fortement intégrée à l’économie mondialisée, celle du virtuel, de la finance et des métiers à haute teneur intellectuelle. La France des périphéries est plus industrielle, celle des employés et des ouvriers, la France qui pâtit le plus du libre-échange et de la globalisation financière. Indiquons qu’entre 1995 et 2005, le coefficient de Gini qui mesure le degré d'inégalité et la distribution des revenus dans une société est passé de 0,28 à 0,32, ce qui, d’après les économistes, est loin d’être marginal, la France passant du 15ème au 34ème rang mondial. Double effet donc : géographique et inégalitaire. Les deux sont voués à se cumuler, à se compléter.

Quand on observe les cartes, il est intéressant de constater que les zones dynamiques démographiquement sont les zones périurbaines qui se situent aux marges des aires urbaines et donc hors des agglomérations. Il est intéressant de constater que ce sont celles qui accueillent de manière croissante les ouvriers et les employés. Cela peut surprendre mais c’est une réalité importante de notre société. Il y a en effet un décalage entre la réalité de la géographie sociale française et la construction médiatique de la société française. Un chiffre, souvent cité par le géographe Christophe Guilluy, éclaire une réalité qui échappe trop souvent aux commentateurs : 80% des ménages pauvres n’habitent pas les quartiers d’habitat social de banlieue.

Nous vivons encore à l’heure de « Paris et le désert français » alors que la réalité est tout autre. Plus d’exode rural mais un exode urbain. Quand on regarde les chiffres, la réalité n’est pas si simple : 81% des salaires sont versés dans les pôles urbains qui ne sont pas majoritaires en termes de population. Le fait urbain dense est minoritaire aujourd’hui. Le phénomène d’étalement urbain et d’expansion du phénomène périurbain pèse sur la psychologie collective des Français. Les seules zones périurbaines offrent seulement 12% des emplois mais concentrent à elles seules 22% des salariés. 90% des salariés périurbains quittent leur commune pour aller travailler contre 73% en moyenne nationale. La moyenne parcourue travaillée par un habitant périurbain d’Ile de France est de 29,9km. La moyenne du temps de transport est de 45 minutes. Il y a 10 ans, 14 930 communes périurbaines étaient recensées par l’INSEE. Leur taille moyenne était de…820 habitants. C’est cette France périurbaine qui, avec la France rurale, subit l’essentiel des difficultés sociales dans notre pays. C’est une France souvent de petits propriétaires endettés par l’achat de leur pavillon, c’est une France à la fois de la relégation sociale et de la mobilité imposée. Distances entre lieux de résidence, de travail, d’achalandage et éventuellement de loisirs ne cessent de s’allonger.

La vision commune de la société est le fruit d’une domination intellectuelle et sociale des élites hyper-urbaines concentrées dans ces villes-centres prescriptrices que Jacques Lévy définit comme la « ville-monde ». Ses valeurs sont différentes de celles de la France périphérique mais elles s’imposent à elle. La mobilité y est consentie et valorisante tandis que, dans les zones périurbaines et rurales, elle est subie. L’entre-soi permet ou favorise une reproduction sociale qui bénéficie déjà de la transmission du capital économique, social et culturel. On peut évidemment regarder de près la façon dont la ville a muté. L’apparition du phénomène de gentrification des anciens quartiers populaires a été popularisée par la figure du « bobo ». La ville concentre aujourd’hui bourgeoisie traditionnelle, bourgeois bohèmes et « intellectuels précaires » et… les exclus. A Paris, la proportion d’ouvriers et d’employés était, il y a 40 ans, de 65%. Elle est aujourd’hui de 35% !

C’est la France des villes-centres qui contribue aussi à définir la représentation médiatique de la réalité sociale française. On résume ainsi la question des « quartiers populaires » aux banlieues situées dans l’immédiate proximité des villes-centres. Pour l’imaginaire centre-urbain, le peuple s’est réincarné dans l’habitant des banlieues ou dans l’exclu, non dans l’ouvrier ou l’employé périurbain et rural. Le vocabulaire ne trompe pas : on parle de « quartiers populaires » non pour parler des zones périurbaines mais pour parler exclusivement des cités d’habitat social aux marges immédiates des villes-centres. Soulignons par exemple que « le jeune » ne peut plus être que « de banlieue » or on néglige qu’un tiers de la jeunesse française est rurale. Cette jeunesse a ses problèmes, subit des formes de violence, et est la première victime de cette première cause de mort chez les jeunes et qui est une mort violente : les accidents de la route . Les processus sociaux qui l’expliquent laissent, quand ils sont objectivés, tout de même planer un doute : et si ces attitudes suicidaires nous révélaient plus sur notre propre société que bien des sifflets dans des stades ou des voitures brûlées ?

On le voit, à la question de la place que l’on occupe dans le procès de production s’ajoute une dimension spatiale évidente. On le sait depuis les années 80 et certains travaux sociologiques nord-américains qui l’on pointé : la dimension géographique influe sur la psychologie collective et, nous le verrons, sur le vote. Le développement des suburbs américains a été le moteur de la droitisation des Etats-Unis et de la victoire de Reagan en 1980. De la même façon, la France périphérique vit une mobilité imposée qui fait voler en éclats le capital d’autochtonie et en même temps une part du lien social. Cette réalité semble parfois ignorée, elle est pourtant déterminante. C’est là que se concentre à la fois l’angoisse économique, l’angoisse sociale et que les citoyens ressentent le plus durement une crise du lien social. Il nous faut donc nous pencher sur les conséquences électorales pour voir si l’on peut établir une corrélation entre cette nouvelle géographie sociale et la géographie électorale française.

Les classes sociales et le vote : le poids de la France périphérique

Avant tout, rappelons qu’en 2002, le candidat du PS a obtenu 11% des voix des ouvriers et 13% des voix des employés. En 2007, la candidate du PS perd parce que la France périurbaine et la France périphérique industrielle ont préféré voter pour le candidat Sarkozy. Le PCF avait, quant à lui, obtenu 1% des voix ouvrières en 2002.

En 2005, la carte des résultats du référendum sur le TCE laisse apparaître deux France qui recoupent parfaitement la nouvelle géographie sociale française. Les études le mettent en évidence : le vote au référendum est d’abord une question de rapport à la mondialisation. Evidemment, on peut émettre l’hypothèse d’un « vote de classe » mais il faut encore ajouter une dimension spatiale aux déterminants du vote. Les plus fortes hausses du « oui » en 1992 et 2005 se situent à Neuilly-sur-Seine, Paris 16ème, Paris 7ème. Lorsqu’une commune comporte en son sein moins de 25% d’ouvriers, elle vote à environ 46% pour le « non ». Lorsqu’elle compte entre 50 et 55% d’ouvriers, elle vote à 63% « non ». Si la commune comporte moins de 500 habitants, elle vote à près de 60% pour le « non ». Si elle comporte entre 501 et 1000 habitants, elle vote à près de 58,77% pour le « non ». Seules les communes de plus de 100 000 donnent le « oui » majoritaire avec 44,05%. Il faut rappeler que les communes périurbaines sont celles qui accueillent ouvriers et employés de manière croissante et qui sont, en moyenne, des communes de moins de 900 habitants. Les ouvriers ont voté, selon les études, entre 70% et 80% pour le « non ». Les employés, entre 60% et 70%. La France qui gagne entre 1000 et 2000 € a voté à 65% « non », celle qui gagne plus de 3000 € a voté à 37% « non ».

A la lumière de ces résultats qui dessinent une France périphérique, d’ouvriers et d’employés, très favorable au « non », on peut émettre l’affirmation que l’espace est politique et qu’il détermine actuellement l’imaginaire autant que les votes. Le « non » est majoritaire parce qu’il est majoritaire de manière écrasante dans cette France majoritaire. Il ne s’agit pas d’émettre un jugement normatif sur le scrutin de 2005. Il s’agit simplement de voir comment il traduit de manière objective sur une question, une géographie sociale.

Que s’est-il passé alors en 2007 ? On le sait, à l’origine, le discours de Nicolas Sarkozy fait de néolibéralisme et néoconservatisme, de dénigrement de l’Etat, du service public et de notre système social ainsi que d’un pro-américanisme et de velléités d’intervention en Irak ne permettait pas à l’UMP de gagner. Il a permis de souder une droite radicalisée. Mais c’est le deuxième Sarkozy, celui inventé par Henri Guaino, celui qui parle dans les usines et pas celui qui rie dans les friches industrielles, qui a remporté l’élection. Il faut savoir se défaire d’un certain manichéisme électoral qui ferait de l’adversaire un diable. A bien des égards, le confort intellectuel a substitué l’antisarkozysme à l’antilepénisme. Chassons les discours moralisateurs et regardons cet électorat qui a quitté Jean-Marie Le Pen pour Nicolas Sarkozy : on a en effet beaucoup parlé de l’électorat sarko-lepéniste. C’est un électorat plus répartiteur, plus égalitaire que l’électorat UMP classique et…plus jeune et plus masculin. Pour preuve, l’électorat UMP a une opinion plus négative du mot « privatisation » en 2007 qu’en 2002.

Mais c’est, une fois de plus, la dimension géographique qui détermine les ressorts du succès de Nicolas Sarkozy. Là où la candidature socialiste marque le pas, c’est essentiellement dans les zones périurbaines au premier tour et dans la France industrielle du Nord-est au second. Le sud-est et le rivage languedocien basculant dans l’escarcelle UMP par le jeu des transferts FN-UMP. Nicolas Sarkozy réussit à s’emparer du vote des employés et des ouvriers. S’il fait la différence avec le PS c’est essentiellement parce qu’il séduire un électorat populaire féminin. Au premier tour, les ouvrières votent Sarkozy à environ 32% contre 24% pour Ségolène Royal. La France qui donne sa préférence aux candidats contestataires préfère également parmi les grands candidats… Nicolas Sarkozy.

Les banlieues proches des villes-centres ont voté très massivement pour la candidate du Parti Socialiste. Les zones périurbaines ont voté majoritairement Nicolas Sarkozy. Cela pose un problème stratégique qui découle d’une évidence : la classe sociale n’est pas le seul déterminant du vote. Un jeune ouvrier de Montreuil et un jeune ouvrier de La Clayette (Saône-et-Loire) ne votent pas pour le même candidat. Il y a un important déterminant spatial qui est aussi corrélé à des difficultés propres à l’espace périurbain et rural. Il y a aussi le fruit de représentations inversées de l’autre France, celle des banlieues.


Conclusion

Que peut faire la gauche ? D’abord, elle doit cesser de penser en fonction de l’opinion de la sociologie minoritaire des villes-centres. C’est une sociologie dont est issue, nous le savons, l’essentiel de l’encadrement politique du pays, au PS comme dans la « gauche de la gauche ».

La dimension spatiale, la précarisation croissante des ouvriers et des employés, la situation de l’espace périurbain et rural implique de redéfinir un message. Cela suppose d’élargir le débat : il y a en France des discriminations spatiales indifférentes à la couleur de peau mais qui sont le fruit des inégalités territoriales, scolaires entre autres, qui frappent notre pays.

Renouer avec le peuple, penser les mutations des classes sociales, penser leurs priorités, ce n’est pas céder à la démagogie. Je soulignerai que ce que la dernière note de la Fondation Jean-Jaurès nous révèle à propos des préférences sociétales des ouvriers nous permet de rompre avec une certaine « prolophobie ». Les ouvriers ne sont pas plus racistes ou homophobes que la moyenne des Français.

Penser une coalition sociale majoritaire, ce n’est pas penser un catalogue de bonnes intentions visant des catégories de populations. L’aspiration majoritaire de nos concitoyens relève de l’exigence d’égalité et c’est à cet aune qu’ils jugeront les candidats de gauche en 2012.

http://www.utopie-critique.fr/index.php?option=com_content&task=view&id=217&Itemid=33

Des classes sans lutte ? par Jean-Pierre Garnier

Dans la même revue, une critique de notre livre "Recherche le peuple désespérément".

Longtemps, la lutte des classes a été au centre de la vision et de la pratique de l'histoire des socialistes », affirment d'emblée Gaël Brustier et J.-Ph. Huelin. Rappelons quand même qu'elle est originellement au fondement de la conception matérialiste de l'histoire, et du « mouvement réel qui abolit l'état actuel des choses », c'est-à-dire du communisme tel que l'avait défini Marx. Et que les socialistes ou autoproclamés tels se sont empressés de l'oublier, dans la théorie comme dans la pratique, avant même d'accéder aux responsabilités gouvernementales. En Allemagne, notamment, où la collaboration de classes permettra d'écraser le soulèvement spartakiste. Le nom de Friedrich, Ebert, leader d'un S.P.D. déjà « recentré », devenu chef du gouvernement allemand de l'après-« Grande Guerre », n'est sans doute pas inconnu de G. Brustier et Jean-Philippe Huelin, pas plus que celui de son compère Gustav Noske, grand ordonnateur de l'assassinat de Rosa Luxembourg et de Karl Liebknecht, qui avait assumé son exploit par une déclaration passée à la postérité : « II faut que quelqu'un fasse le chien sanglant :je n'ai pas peur des responsabilités. »

« Schématiquement, poursuivent G. Brustier et J.-Ph. Huelin, on distinguait à l'origine : bourgeoisie, prolétariat et propriétaires terriens. » Une distinction en effet assez schématique. Car, outre l'aristocratie terrienne, la bourgeoisie - elle-même décomposée en bourgeoisie financière, industrielle et commerçante - et le prolétariat, Marx, encore lui, distinguait aussi la paysannerie, la petite bourgeoisie et le lumpenprolétariat. Ce qui implique, pour ce qui est de l'analyse des sociétés contemporaines, que l'on tienne compte d'un « troisième larron de l'Histoire », entre bourgeoisie (privée ou bureaucratique) et prolétariat (ouvrier ou employé), dont la fonction est capitale - si l'on ose dire - dans la reproduction des rapports de production capitalistes. Le sociologue Pierre Bourdieu l'appelait la« nouvelle petite bourgeoisie» , bien pourvue en capital scolaire, d'autres, tel son confrère Alain Bihr, la « classe de l'encadrement capitaliste », d'autres encore,telle sa consœur Catherine Bidou, la « classe de services », et moi-même la «petite bourgeoisie intellectuelle ». Classe intermédiaire, médiane ou moyenne, elle est préposée dans la division capitaliste du travail entre dirigeants et exécutants aux tâches de médiation (conception, organisation, contrôle et inculcation).

De fait, il ne s'agit pas tant de « redonner sens à la notion de classe sociale en France », ainsi que l'avancent les auteurs de l'article, que de l'actualiser et de l'approfondir en tenant compte, d'une part, de la recomposition de la structure de classes des sociétés à l'ère du capitalisme transnationnalisé, financiarisé, technologisé et flexibilisé, et, d'autre part, de sa dimension spatiale, trop négligée par la tradition marxiste. Comme l'avait déjà fort justement souligné G. Brustier et J.-Ph. Huelin dans un ouvrage revigorant cette dimension ne peut plus être ignorée, même s'il est permis de manifester quelques réserves quant à son caractère « déterminant ». Sauf, bien entendu, en matière de géographie électorale. Ce qui impliquerait de considérer comme « déterminant » le suffrage universel lui-même pour l'évolution des rapports de classes. Un point de vue que l'on n'est pas obligé de partager.

Cela dit, comme dans le livre qu'ils ont co-écrit, les auteurs mettent à mal une série de lieux communs qui sont autant de contre-vérités, assez répandus dans les médias et même dans les sciences sociales. Ils dérivent d'un postulat : la disparition de la classe ouvrière ou, plus largement et plus précisément à la fois, du prolétariat. Plus largement, d'abord, car celui-ci, comme le remarque G. Brustier et J.-Ph. Huelin après d'autres, comprend les employés subalternes, en augmentation constante, des bien nommés « services » - certains observateurs critiques parlent à leur propos de « néodomesticité ». Plus précisément, ensuite, dans la mesure où l'on ne peut plus parler de classe ouvrière. La conscience de classe qui en était constitutive par la lutte et dans la lutte, selon Marx et les théoriciens fidèles à sa pensée, s'est largement estompée, sans que, pour autant - on a tendance à l'oublier -, celle de l'exploitation ait diminué. Ce n'est pas pour rien que les « racailleux de banlieue » désignent comme « boulot d'esclave » l'emploi précaire et mal rétribué auquel la plupart sont voués !

À l'exploitation, plus évidente que jamais, même si elle s'opère ici et là selon de nouvelles modalités, s'ajoute la relégation résidentielle dont les deux auteurs montrent bien les implications délétères pour ceux qui la subissent. Il aurait pu, néanmoins, se dispenser de reprendre à son compte la notion pseudo-scientifique d'« exclus », mise sur orbite idéologique par la sociologie d'inspiration tourainienne, sans préciser, de surcroît, le type d'individus qu'il range sous cette rubrique, sauf pour signaler qu'ils vivent dans certains quartiers centraux des villes. Il faudrait quelques paragraphes pour déconstruire cette appellation non contrôlée, sinon par les chantres du social-libéralisme . Contentons-nous de signaler que si les laissés-pour-compte de la globalisation étaient véritablement « exclus » de la société, ils ne poseraient aucun problème à ceux qui ont en charge de la « gérer ».

Suite dans Utopie Critique N° 51

Membre au comité de rédaction de notre revue, Jean-Pierre Garnier est urbaniste, sociologue au C.N.R.S., auteur en particulier de Le nouvel ordre local, gouverner la violence, (L'Harmattan, mai 1999) et Des Barbares dans la cité, de la tyrannie du marché à la violence urbaine (Flammarion, 1996.).

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